Il était deux heures du matin quand on annonça à l'empereur que le feu éclatait dans la ville. Il vint même des Français établis dans le pays et un officier de la police russe qui confirmèrent ces nouvelles, et entrèrent dans des détails trop précis pour que l'empereur pût douter du fait. Cependant il persistait encore à n'y pas croire. «Cela n'est pas possible. Crois-tu cela, Constant? va donc savoir si cela est vrai.» Et là-dessus, il se rejetait sur son lit, essayant de reposer un peu; puis il me rappelait encore pour me faire les mêmes questions.

L'empereur passa la nuit dans une agitation extrême. Le jour venu, il sut tout; il fit appeler le maréchal Mortier, et le menaça, lui et la jeune garde. Mortier, pour toute réponse, lui montra des maisons couvertes de fer et dont la toiture était parfaitement intacte. Mais l'empereur lui fit remarquer la fumée noire qui en sortait, serra les poings, et frappa du pied le mauvais plancher de sa chambre à coucher.

À six heures du matin, nous fûmes au Kremlin. L'appartement qu'occupa Napoléon était celui des czars. Il donnait sur une assez vaste esplanade où l'on descendait par un grand escalier de pierre. On voyait sur la même esplanade l'église où sont les sépultures des anciens souverains, le palais du sénat, les casernes, l'arsenal, et un beau clocher dont la croix domine sur toute la ville. C'est la croix dorée du grand Ivan. L'empereur jeta un coup d'œil satisfait sur le beau spectacle qui s'offrait à sa vue; car aucun signe d'incendie ne s'était encore manifesté dans toute la partie des bâtimens qui environnaient le Kremlin. Ce palais est un composé d'architecture gothique et moderne, et ce mélange des deux genres lui donne un aspect des plus singuliers. C'est dans ce vaste édifice que vécurent et moururent les vieilles dynasties des Romanof et des Rurick. C'est le même palais qui fut si souvent ensanglanté par les intrigues d'une cour féroce, à cette époque où le poignard vidait ordinairement toutes les querelles d'intérieur. Sa Majesté ne devait pas y trouver même quelques heures d'un sommeil tranquille.

En effet, l'empereur, un peu rassuré par les rapports du maréchal Mortier, écrivait à l'empereur Alexandre des paroles de paix. Un parlementaire russe devait porter la lettre, lorsque l'empereur, qui se promenait de long en large dans son appartement, distingua de ses fenêtres une immense lueur à quelque distance du palais. C'était l'incendie qui reprenait avec plus de force que jamais, le vent du nord chassant les flammes dans la direction du Kremlin. Il était minuit. L'alarme fut donnée par deux officiers qui occupaient l'aile du bâtiment la plus rapprochée du foyer de l'incendie. Des maisons de bois, peintes de différentes couleurs, dévorées en quelques minutes, s'étaient déjà écroulées; des magasins d'huile, d'eau-de-vie et d'autres matières combustibles lançaient des flammes d'un bleu livide qui se communiquaient avec la rapidité de l'éclair à d'autres bâtimens voisins. Des flammèches, une pluie de charbons énormes tombaient sur les toits du Kremlin. On frémit de penser qu'une seule de ces flammèches, venant à tomber sur un caisson, pouvait produire une explosion générale et faire sauter le Kremlin; car, par une négligence inconcevable, on avait laissé tout un parc d'artillerie s'établir sous les fenêtres de l'empereur.

Bientôt les rapports les plus incroyables arrivent à l'empereur. On a vu des Russes attiser eux-mêmes l'incendie, et jeter des matières inflammables dans les parties des maisons encore intactes. Ceux des Russes qui ne se mêlent point aux incendiaires, les bras croisés, contemplent le désastre avec une impassibilité dont on n'a pas d'idée. Moins les cris de joie et les battemens de mains, ce sont des gens qui assistent à un brillant feu d'artifice. L'empereur n'hésite pas à croire que tout ait été comploté par l'ennemi.

L'empereur descendit de son appartement par le grand escalier du nord, fameux par le massacre des strelitz. Le feu avait déjà fait de si énormes progrès de ce côté que les portes extérieures étaient à demi consumées. Les chevaux ne voulaient point passer; ils se cabrèrent, et ce fut avec beaucoup de peine que l'on parvint à leur faire franchir les portes. L'empereur eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits, de même que ses cheveux. Une minute plus tard nous marchions sur des tisons ardens.

Nous n'étions pas pour cela hors de danger. Il nous fallait sortir des décombres enflammés qui nous barraient le passage. Plusieurs sorties furent tentées, mais sans succès; le vent chaud de la flamme venait nous frapper le visage et nous rejeter en arrière dans une horrible confusion. On découvrit à la fin une poterne qui donnait sur la Moskowa; ce fut par là que l'empereur, ses officiers et sa garde parvinrent à s'échapper du Kremlin. Mais c'était pour retomber dans des rues étroites, où le feu, concentré comme dans une fournaise, y doublait d'intensité, où le rapprochement des toits réunissait au dessus de nos têtes les flammes en dômes ardens, qui nous ôtaient la vue du ciel. Il était temps de sortir de ce pas dangereux; une seule issue s'offrait à nous; c'était une petite rue tortueuse, encombrée de débris de toute sorte, de lames de fer détachées des toits et de poutres brûlantes; il y eut parmi nous un moment d'hésitation. Quelques-uns offrirent à l'empereur de le couvrir des pieds à la tête de leurs manteaux et de le transporter sur leurs bras au delà de ce terrible passage. L'empereur refusa, et trancha la question en s'élançant à pied au milieu des débris embrasés. Deux ou trois vigoureuses enjambées le mirent en lieu de sûreté.

C'est alors qu'eut lieu cette scène touchante entre l'empereur et le prince d'Eckmühl, qui, blessé à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour sauver l'empereur ou mourir avec lui. Du plus loin que le maréchal l'aperçut sortant avec calme d'un si grand péril, le bon et tendre ami fit un effort immense, et courut se jeter dans ses bras. Sa Majesté le pressa sur son cœur, comme pour le remercier de lui avoir donné une émotion douce dans un de ces momens où le danger rend ordinairement sec et égoïste.

Mais enfin, l'air même, traversé par toutes ces flammes, s'échauffe au point de n'être plus respirable. L'atmosphère devient brûlante; les vitres du palais cassent; on ne peut plus tenir dans les appartemens. L'empereur est comme frappé d'immobilité. Son visage est rouge et inondé d'une sueur brûlante. Le roi de Naples, le prince Eugène et le prince de Neufchâtel le conjurent de quitter le palais; mais il ne répond à ces instances que par des gestes d'impatience. Au même instant des cris partis de l'aile du palais situé le plus au nord, annoncent qu'une partie des murs vient de s'écrouler et que le feu gagne du terrain avec une épouvantable vitesse. La position n'étant plus tenable, l'empereur dit qu'il est temps de sortir, et il va habiter le château impérial de Pétrowski.

Arrivé à Pétrowski, l'empereur chargea M. de Narbonne d'aller visiter un palais que je crois être celui de Catherine; c'était un bel édifice, les appartemens étaient parfaitement meublés. M. de Narbonne en vint instruire l'empereur; mais à peine sut-on qu'il voulait en faire son habitation que le feu y éclata de toutes parts: peu après il fut consumé.