On a vu par ce qui précède, et surtout par le gain qui paraissait décisif de la bataille de Dresde, que depuis la reprise des hostilités, partout où nos troupes avaient été soutenues par la présence toute-puissante de l'empereur, elles n'avaient remporté que des avantages; mais, malheureusement, il n'en fut pas de même sur quelques points éloignés de la ligne d'opérations. Cependant, voyant les alliés en déroute devant l'armée qu'elle commandait en personne, sûre, d'ailleurs, que le général Vandamme aurait conservé la position qu'elle lui avait fait indiquer par le général Haxo, Sa Majesté revint à sa première idée de marcher sur Berlin; déjà même elle ordonnait des dispositions en conséquence, quand la fatale nouvelle arriva que Vandamme, victime de sa témérité, avait disparu du champ de bataille, et que ses dix mille hommes, enveloppés de toutes parts et accablés par le nombre, avaient été taillés en pièces. On crut Vandamme mort, et ce ne fut que par des nouvelles postérieures que l'on sut qu'il avait été fait prisonnier avec une partie de ses troupes. On apprit aussi que Vandamme, emporté par son intrépidité naturelle, n'ayant pu résister au désir d'attaquer un ennemi qu'il voyait à sa portée, avait quitté ses défilés pour combattre. Il avait vaincu d'abord, mais quand, après la victoire, il avait voulu reprendre sa position, il la trouva occupée par les Prussiens, qui s'en étaient emparés. Alors il se livra tout entier au désespoir, mais ce fut inutilement, et le général Kleist, fier de ce beau trophée, le conduisait en triomphe à Prague. Ce fut en parlant de l'audacieuse tentative de Vandamme que l'empereur se servit de cette expression, que l'on a si justement admirée: «À un ennemi qui fuit, il faut faire un pont d'or, ou opposer un mur d'acier.»
L'empereur entendit avec son calme accoutumé le détail des pertes qu'il venait d'éprouver. Cependant ses paroles exprimèrent à plusieurs reprises l'étonnement que lui causait la déplorable témérité de Vandamme; il ne pouvait revenir de ce que ce général expérimenté s'était laissé entraîner hors de sa position. Mais le mal était fait, et, en pareil cas, l'empereur ne se perdait jamais en vaines récriminations. «Allons, dit-il en s'adressant à M. le duc de Bassano, vous venez d'entendre... Voilà la guerre! bien haut le matin et bien bas le soir.»
Après divers ordres donnés à l'armée et à ses chefs, l'empereur quitta Dresde le 3 de septembre au soir, pour essayer de regagner ce qu'avait perdu l'audacieuse imprudence du général Vandamme. Mais cet échec, le premier que nous eussions éprouvé depuis la reprise des hostilités, devint comme le signal de la longue série de revers qui nous attendait. On aurait dit que la victoire, faisant en notre faveur un dernier effort à Dresde, s'était enfin lassée; le reste de la campagne ne fut qu'une suite de désastres, aggravés par des trahisons de tous genres, et qui se terminèrent par l'horrible catastrophe de Leipzig. Déjà, avant de quitter Dresde, on avait appris la désertion à l'ennemi d'un régiment westphalien, avec armes et bagages.
L'empereur laissa dans Dresde le maréchal Saint-Cyr avec trente mille hommes, et l'ordre d'y tenir jusqu'à la dernière extrémité; l'empereur voulait conserver cette capitale à tout prix. Le mois de septembre se passa en marches et en contre-marches autour de cette ville, sans événemens d'une importance décisive: hélas! l'empereur ne devait plus revoir la garnison de Dresde. Les circonstances, devenues plus difficiles, commandaient impérieusement à Sa Majesté d'opposer un prompt obstacle aux progrès des alliés. Le roi de Saxe, rare modèle de fidélité parmi les rois, voulut accompagner l'empereur; il monta en voiture avec la reine et la princesse Augusta, sous l'escorte du grand quartier-général. Deux jours après son départ, eut lieu à Eilenbourg, sur les bords de la Mulda, la jonction des troupes saxonnes avec l'armée française. L'empereur exhorta ces alliés, qu'il devait croire fidèles, à soutenir l'indépendance de leur patrie. Il leur montra la Prusse menaçant la Saxe et convoitant ses plus belles provinces; leur rappela les proclamations de leur souverain, son digne et fidèle allié; puis, enfin, leur parlant au nom de l'honneur militaire, il les somma en terminant de le prendre toujours pour guide et de se montrer les dignes émules des soldats de la grande armée, avec lesquels ils faisaient cause commune et auprès desquels ils allaient combattre. Les paroles de l'empereur furent traduites et répétées aux Saxons par M. le duc de Vicence. Ce langage, dans la bouche de celui qu'ils regardaient comme l'ami de leur souverain, comme le sauveur de leur capitale, parut produire sur eux une profonde impression. On se mit donc en marche avec confiance, loin de prévoir la défection prochaine de ces mêmes hommes, qui tant de fois avaient salué l'empereur de leurs cris d'enthousiasme en jurant de combattre jusqu'à la mort plutôt que de l'abandonner jamais.
Le projet de Sa Majesté était alors de tomber sur Blücher et sur le prince royal de Suède, dont l'armée française n'était séparée que par une rivière. Nous quittâmes donc Eilenbourg, l'empereur laissant dans cette résidence le roi de Saxe et sa famille, M. le duc de Bassano, le grand parc d'artillerie, tous les équipages, et nous nous dirigeâmes sur Düben. Blücher et Bernadotte s'étaient retirés laissant Berlin à découvert. Alors les plans de l'empereur furent connus: on sut que c'était sur Berlin et non sur Leipzig qu'il se dirigeait, et que Düben n'était qu'un lieu de jonction, d'où les divers corps qui s'y trouvaient réunis devaient marcher ensemble sur la capitale de la Prusse, dont l'empereur s'était déjà emparé deux fois.
Le temps était malheureusement passé où la seule indication des intentions de l'empereur était regardée comme un signal de victoire; les chefs de l'armée, jusqu'alors soumis, commençaient à réfléchir et se permettaient même de désapprouver des projets dont l'exécution les effrayait. Quand on connut dans l'armée l'intention de l'empereur, de marcher sur Berlin, ce fut le signal d'un mécontentement presque général; les généraux qui avaient échappé aux désastres de Moscou et aux dangers de la double campagne d'Allemagne étaient fatigués, et peut-être pressés de jouir de leur fortune et de goûter enfin du repos dans le sein de leur famille. Quelques-uns allaient jusqu'à accuser l'empereur de vouloir traîner la guerre en longueur: «N'en a-t-on pas assez tué? disaient-ils, faut-il donc que nous y restions tous?» Et ces plaintes ne se bornaient pas à des confidences secrètes, on les proférait publiquement, souvent même assez haut pour qu'elles vinssent jusqu'aux oreilles de l'empereur; mais, en pareil cas, Sa Majesté savait ne pas entendre.
Ce fut au milieu de cette disposition douteuse d'un nombre considérable des chefs de l'armée que l'on apprit la défection de la Bavière. Cette défection ajouta une nouvelle force aux inquiétudes et aux mécontentemens nés de la résolution de l'empereur; on vit alors ce que l'on n'avait pas encore vu, son état major en corps se réunir, le supplier d'abandonner ses plans sur Berlin et de marcher sur Leipzig. Je vis combien l'âme de l'empereur souffrit de la nécessité d'écouter de pareilles remontrances.
Malgré les formes respectueuses dont elles étaient enveloppées, deux jours entiers Sa Majesté resta indécise; et que ces quarante-huit heures furent longues! Jamais bivouac ni cabane abandonnée ne fut plus triste que le triste château de Düben. Dans cette lamentable résidence, je vis pour la première fois l'empereur complétement désœuvré; l'indécision à laquelle il était en proie le tenait tellement absorbé, qu'il aurait été impossible de le reconnaître. Qui le croirait? à cette activité qui le poussait, qui, pour ainsi dire, le dévorait sans cesse, avait succédé une nonchalance apparente, dont on ne peut se faire une idée. Je le vis, pendant presque toute une journée, couché sur un canapé, ayant devant lui une table couverte de cartes et de papiers qu'il ne regardait pas, sans autre occupation pendant des heures entières que de tracer lentement de grosses lettres sur des feuilles de papier blanc. C'est qu'alors sa pensée flottait entre sa propre volonté et les supplications de ses généraux. Après deux jours de la plus douloureuse anxiété, il céda, et dès lors tout fut perdu. Plût à Dieu qu'il n'eût point écouté leurs plaintes, et que cette fois encore il eût obéi au pressentiment qui le dominait! et combien de fois répéta-t-il avec douleur, en pensant à la concession qu'il fit alors: «J'aurais évité bien des désastres en suivant toujours ma première impulsion. Je n'ai failli qu'en cédant à celles d'autrui.»
L'ordre du départ fut donné. Alors, comme si l'armée eût été plus fière d'avoir triomphé de la volonté de son empereur que de battre l'ennemi sous l'empire de ses hautes prévisions, on se livra aux accès d'une joie presque immodérée. Tous les visages étaient rayonnans: «Nous allons, répétait-on de toutes parts, nous allons revoir la France, embrasser nos enfans, nos parens, nos amis!» L'empereur, et seul avec lui le maréchal Augereau, ne partageait pas l'allégresse générale. M. le duc de Castiglione venait d'arriver au quartier-général, après avoir vengé en partie sur l'armée de Bohême la défaite de Vandamme; il était frappé comme l'empereur de noirs pressentimens sur les suites de ce mouvement rétrograde, il savait que les défections allaient échelonner sur la route des ennemis, d'autant plus dangereux que la veille encore ils étaient nos alliés et connaissaient nos positions. Quant à Sa Majesté, elle céda avec la conviction du mal qui en résulterait, et je l'entendis terminer un entretien de plus d'une heure qu'elle venait d'avoir avec le maréchal par ces mots, qu'elle prononça comme une sentence de malheur: «Ils l'ont voulu!...»
L'empereur, en se dirigeant sur Düben, était à la tête d'une force que l'on pouvait évaluer à cent vingt-cinq mille hommes; il avait pris cette direction dans l'espoir de trouver encore Blücher sur la Mulda; mais le général prussien avait repassé cette rivière, ce qui contribua beaucoup à accréditer un bruit qui s'était répandu depuis quelque temps: on disait que dans un conseil des souverains alliés, tenu précédemment à Prague, et auquel avaient assisté Moreau et le prince royal de Suède, il avait été convenu que l'on éviterait autant que possible l'engagement d'une bataille, partout où l'empereur commanderait son armée en personne, et que les opérations seraient seulement dirigées contre les corps commandés par ses lieutenans. Il était impossible, sans doute, de rendre un hommage plus éclatant à la supériorité du génie de l'empereur; mais c'était en même temps l'enchaîner dans sa gloire, et paralyser son action ordinairement toute-puissance.