Je n'oserais pas dire, en consultant bien ma mémoire, que personne à la cour ne fût jaloux de voir M. de Narbonne aide-de-camp de l'empereur; mais j'ai oublié les noms. Quoi qu'il en soit, il devint bientôt en faveur, et chaque jour l'empereur apprécia de plus en plus ses qualités et ses services. Je me rappelle à cette occasion avoir entendu dire à Sa Majesté, et je crois que ce fut à Dresde, qu'elle n'avait jamais bien connu le cabinet de Vienne avant que le nez fin de Narbonne, ce sont ses expressions, ait été flairer ses vieux diplomates. Après le simulacre de négociations dont j'ai parlé précédemment, et qui remplit la durée de l'armistice de 1813 à Dresde, M. de Narbonne était demeuré en Allemagne, où l'empereur lui avait confié le gouvernement de Torgau. Ce fut là qu'il mourut, le 17 de novembre, à la suite d'une chute de cheval, malgré les soins habiles que lui prodigua M. le baron Desgenettes. Depuis la mort du maréchal Duroc et celle du prince Poniatowski, je ne me rappelle pas avoir vu l'empereur témoigner plus de regrets que dans cette circonstance.

Cependant, à peu près au moment où il perdit M. de Narbonne, mais avant d'avoir appris sa mort, l'empereur avait pourvu au remplacement auprès de sa personne de l'homme qu'il avait le plus aimé, sans excepter le général Desaix. Il venait d'appeler M. le général Bertrand aux hautes fonctions de grand maréchal du palais, et ce choix fut généralement approuvé de toutes les personnes qui avaient l'honneur de connaître M. le comte Bertrand. Mais que pourrais-je avoir à dire ici d'un homme dont l'histoire ne séparera plus le nom du nom de l'empereur? La même époque avait vu tomber M. le duc d'Istrie, l'un des quatre colonels-généraux de la garde, et le maréchal Duroc; la même nomination réunit les noms de leurs successeurs; et M. le maréchal Suchet fut ainsi nommé en même temps que M. le général Bertrand, et remplaça M. le maréchal Bessières comme colonel-général dans la garde.

En même temps Sa Majesté fit plusieurs autres changemens dans le personnel de la haute administration de l'empire. Un sénatus-consulte ayant déféré à l'empereur le droit de nommer à son choix le président du corps législatif, Sa Majesté destina cette présidence à M. le duc de Massa, qui fut remplacé dans ses fonctions de grand-juge par M. le comte Molé, le plus jeune des ministres qu'ait eus l'empereur. M. le duc de Bassano reprit le ministère de la secrétairerie d'état, et M. le duc de Vicence reçut le porte-feuille des relations extérieures.

J'ai dit que pendant l'automne de 1813 Sa Majesté alla plusieurs fois visiter les travaux publics. Elle allait ordinairement à pied et presque seule voir ceux des Tuileries et du Louvre; ensuite elle montait à cheval, accompagnée d'un ou de deux de ses officiers tout au plus, et de M. Fontaine, pour examiner ceux qui étaient plus éloignés. Un jour, c'était presque à la fin de novembre, ayant profité de l'absence de Sa Majesté pour faire quelques courses au faubourg Saint-Germain, je me trouvai inopinément sur son passage au moment où, se rendant au Luxembourg, elle arriva à l'entrée de la rue de Tournon, et je ne saurais dire avec quelle vive satisfaction j'entendais les cris de vive l'empereur! retentir à son approche. Je me trouvai poussé par les flots de la foule tout près du cheval de l'empereur; pourtant je ne me figurais pas que l'empereur m'eût reconnu. À son retour, j'eus la preuve du contraire: Sa Majesté m'avait vu; et comme je l'aidais à changer de vêtemens: «Eh bien! M. le drôle, me dit gaîment l'empereur, ah! ah! que faisiez-vous au faubourg Saint-Germain? Je vois ce que c'est!... Voilà qui est bien!... Vous allez m'espionner quand je sors.» Et beaucoup d'autres allocutions du même genre, car ce jour-là l'empereur était très-gai; d'où j'augurai qu'il avait été satisfait de sa visite.

Quand, à cette époque, l'empereur éprouvait quelques soucis, je crus remarquer que pour les dissiper il se plaisait à se montrer en public, plus fréquemment peut-être que pendant ses autres séjours à Paris, mais toujours sans affectation. Il alla même plusieurs fois au spectacle; et grâce aux obligeantes bontés de M. le comte de Rémusat, je me trouvais très-fréquemment à ces réunions, qui alors encore avaient toujours l'appareil d'une fête. Certes, lorsque le jour de la première représentation du ballet de Nina, à l'Opéra, Leurs Majestés entrèrent dans leur loge, il aurait été difficile de supposer que l'empereur comptait déjà des ennemis parmi ses sujets. Il est vrai que les mères et les femmes en deuil n'étaient pas là; mais ce que je puis assurer, c'est que jamais je n'avais vu plus d'enthousiasme. L'empereur en jouissait alors du fond de son cœur, plus peut-être qu'après ses victoires. L'idée d'être aimé des Français faisait sur lui l'impression la plus vive. Le soir, il en parlait; il daignait m'en parler, oserai-je le dire, comme un enfant qui s'enorgueillit de la récompense qu'il vient de recevoir. Alors, dans sa simplicité d'homme privé, il répétait souvent: «Ma femme! ma bonne Louise! elle a dû être bien contente!» La vérité est que le désir de voir l'empereur au spectacle était tel à Paris, que, comme il se plaçait toujours dans la loge de côté donnant sur l'avant-scène, chaque fois que l'on y pressentait sa présence, les loges situées de l'autre côté de la salle étaient louées avec un incroyable empressement; on préférait même les loges les plus élevées aux premières loges de la partie de la salle d'où on le voyait plus difficilement. Il n'est personne qui, ayant habité alors Paris, ne puisse reconnaître l'exactitude de ces souvenirs.

Quelque temps après la première représentation du ballet de Nina, l'empereur assista à un autre spectacle où je me trouvai aussi. Comme précédemment, l'impératrice y accompagna Sa Majesté; et je ne pouvais m'empêcher, pendant la représentation, de penser que l'empereur éprouvait peut-être quelques souvenirs capables de le distraire de l'harmonie de la musique. C'était au Théâtre-Italien, placé alors à l'Odéon. On donnait la Cléopâtre de Nazzolini, et la représentation était du nombre de celles que l'on nomme extraordinaires, puisqu'elle avait lieu au bénéfice de madame Grassini. Depuis fort peu de temps seulement cette cantatrice, célèbre à plus d'un titre, s'était montrée pour la première fois en public sur un théâtre à Paris; je crois même que ce jour-là elle n'y paraissait que pour la troisième ou la quatrième fois, et je dois dire, pour être exact, qu'elle ne produisit pas sur le public parisien tout l'effet que l'on attendait de son immense réputation. Il y avait long-temps que l'empereur ne la recevait plus particulièrement. Cependant jusque-là les sons de sa voix et de celle de Crescentini avaient été réservés aux oreilles privilégiées des spectateurs de Saint-Cloud ou du théâtre des Tuileries. En cette occasion l'empereur se montra très-généreux pour la bénéficiaire; mais il n'en résulta aucune entrevue; car, comme l'aurait dit un poëte du temps, la Cléopâtre de Paris n'avait pas affaire à un nouvel Antoine.

Ainsi, comme on le voit, l'empereur dérobait aux immenses affaires qui l'occupaient quelques soirées, moins pour jouir du spectacle que pour se montrer en public. Tous les établissemens utiles étaient l'objet de ses soins; et il ne s'en rapportait pas seulement aux renseignemens des hommes le plus justement investis de sa confiance, il voyait tout par lui-même. Parmi les établissemens spécialement protégés par Sa Majesté, il en était un qu'elle affectionnait particulièrement. Je ne crois pas que dans aucun des intervalles d'une guerre à l'autre l'empereur soit venu à Paris sans faire une visite à l'établissement des demoiselles de la Légion-d'Honneur, dont madame Campan avait la direction, d'abord à Écouen, et ensuite à Saint-Denis. L'empereur y alla donc au mois de novembre, et je me rappelle à cette occasion une anecdote que j'entendis raconter à Sa Majesté, et qui la divertit beaucoup. Toutefois je ne pourrais assurer si cette anecdote se rapporte à la visite de 1813 ou à une visite antérieure.

D'abord il faut que l'on sache que, conformément aux statuts de la maison des demoiselles de la Légion-d'Honneur, aucun homme, à l'exception de l'empereur, n'était admis dans l'intérieur de l'établissement; mais comme l'empereur y allait toujours avec quelque apparat, bien que sans être attendu, sa suite faisait en quelque sorte partie de lui-même, et y entrait avec lui. Outre ses officiers, deux pages ordinairement l'accompagnaient. Or, il advint que le soir, en revenant de Saint-Denis, l'empereur me dit en riant, en entrant dans sa chambre, où je l'attendais pour le déshabiller: «Eh bien! voilà mes pages qui veulent ressembler aux anciens pages. Les petits drôles!... Savez-vous ce qu'ils font?... Quand je vais à Saint-Denis, ils se disputent à qui sera de service!... Ah! ah!...» L'empereur, en parlant, riait et se frottait les mains; puis, après avoir répété plusieurs fois sur le même ton: «Les petits drôles!» il ajouta, par suite d'une de ces réflexions bizarres qui lui venaient quelquefois: «Moi, Constant, j'aurais été un très mauvais page; je n'aurais jamais eu une pareille idée. Au surplus, ce sont de bons jeunes gens; il en est déjà sorti de bons officiers. Cela fera un jour des mariages.» Il était rare, en effet, qu'une chose frivole en apparence n'amenât de la part de l'empereur une conclusion sérieuse. Moi-même, actuellement, sauf quelques souvenirs du passé, il ne me restera plus que des choses sérieuses et souvent bien tristes à raconter; car nous voilà parvenu au point où tout prit une tournure grave et se revêtit de couleurs souvent bien sombres.


CHAPITRE XIX.