À l'occasion de la fête anniversaire du couronnement et de la bataille d'Austerlitz, il y eut, comme à l'ordinaire, des spectacles gratis dans tous les théâtres de Paris; mais l'empereur ne s'y montra pas comme il l'avait fait souvent; des jeux, des distributions de comestibles, des illuminations; et douze jeunes filles, dotées par la ville de Paris, furent mariées à d'anciens militaires. Je me rappelle que de tout ce qui marquait les solennités de l'empire, l'usage de ces sortes de mariages était ce qui plaisait le plus à l'empereur, qui en parla souvent avec une vive approbation; car, s'il m'est permis de le faire observer, Sa Majesté avait un peu ce que l'on pourrait appeler la manie du mariage.

Nous étions alors à poste fixe aux Tuileries, que l'empereur n'avait pas quitté depuis le 20 de novembre, jour où il était revenu de Saint-Cloud, et qu'il ne quitta plus que lorsqu'il partit pour l'armée. Sa Majesté présidait très-souvent le conseil-d'état, dont les travaux étaient toujours très-actifs. J'appris alors, relativement à un décret, une particularité qui me parut singulière: il y avait long-temps sans doute que la commune de Montmorency avait repris par l'usage son ancien nom; mais ce ne fut qu'à la fin de novembre 1813, que l'empereur lui retira légalement le nom d'Émile, qu'elle avait reçu sous la république en l'honneur de J.-J. Rousseau. On peut croire que si elle le conserva si long-temps, c'est que l'empereur n'y avait pas pensé plus tôt.

Je ne sais si l'on me pardonnera d'avoir rapporté un fait aussi puéril en apparence, lorsque tant de grandes mesures étaient adoptées par Sa Majesté. En effet, chaque jour nécessitait de nouvelles dispositions, car les ennemis faisaient des progrès sur tous les points; les Russes occupaient la Hollande, sous le commandement du général Witzingerode, qui avait été si fort acharné contre nous pendant la campagne de Russie. Déjà même on parlait du prochain retour à Amsterdam de l'héritier de la maison d'Orange; en Italie, le prince Eugène ne luttait qu'à force de talent contre l'armée beaucoup plus nombreuse du maréchal de Bellegarde, qui venait de passer l'Adige; celle du prince de Schwartzenberg occupait les confins de la Suisse; les Prussiens et les troupes de la confédération passaient le Rhin sur plusieurs points; il ne restait plus à l'empereur un seul allié, le roi de Danemarck, le seul qui lui fût encore demeuré fidèle, ayant cédé enfin aux torrens du nord, en concluant un armistice avec la Russie; et dans le midi toute l'habileté du maréchal Soult suffisait à peine pour retarder les progrès du duc de Wellington, qui s'avançait vers nos frontières, à la tête d'une armée plus nombreuse que celle que nous avions à lui opposer, et n'étant pas surtout en proie aux mêmes privations que l'armée française. Je me souviens très-bien d'avoir entendu plusieurs fois alors des généraux blâmer l'empereur de ce qu'il n'avait pas abandonné l'Espagne pour ramener toutes ses troupes en France. Je cite ce souvenir, mais on pense bien que je ne me permettrai pas de hasarder un jugement sur une pareille matière. Quoi qu'il en soit, on voit que la guerre nous environnait de toutes parts, et dans cet état de chose il était difficile, nos anciennes frontières étant menacées, que l'on ne soupirât pas généralement après la paix.

L'empereur la voulait aussi, et personne aujourd'hui ne professe une opinion contraire. Tous les ouvrages que j'ai lus et qui ont été faits par les personnes les mieux à même de savoir la vérité sur toutes ces choses, sont d'accord sur ce point. On sait que Sa Majesté avait fait écrire par M. le duc de Bassano une lettre dans laquelle elle adhérait aux bases proposées à Francfort par les alliés, pour un nouveau congrès. On sait que la ville de Manheim fut désignée pour la réunion de ce congrès, où devait être ensuite envoyé M. le duc de Vicence. Celui-ci, dans une note du 2 décembre, fit connaître de nouveau l'adhésion de l'empereur aux bases générales et sommaires indiquées pour le congrès de Manheim. M. le comte de Metternich répondit le 10 à cette communication, que les souverains porteraient à la connaissance de leurs alliés l'adhésion de Sa Majesté. Toutes ces négociations traînèrent en longueur par la faute seule des alliés, qui finirent par déclarer à Francfort qu'ils ne voulaient plus déposer les armes. Dès le 20 décembre ils annoncent hautement l'intention d'envahir la France, en traversant la Suisse, dont la neutralité avait été solennellement reconnue. À l'époque dont je parle, ma position me tenait, je dois en convenir, dans une complète ignorance de ces choses; mais en les apprenant depuis, elles ont réveillé en moi des souvenirs qui ont puissamment contribué à m'en démontrer la vérité. Tout le monde, je l'espère, conviendra que si l'empereur avait voulu la guerre, ce n'est pas devant moi qu'il aurait pris la peine de parler de son désir de conclure la paix, ce que je lui ai entendu faire plusieurs fois, et ceci ne dément pas ce que j'ai rapporté d'une réponse de Sa Majesté à M. le prince de Neufchâtel, puisque dans cette réponse même il attribue la nécessité de la guerre à la mauvaise foi de ses ennemis. L'immense renommée de l'empereur, non plus que sa gloire, n'ont besoin de mon témoignage, et je ne me fais aucune illusion sur ce point; mais je crois pouvoir, comme un autre, déposer mon grain de vérité.

J'ai dit précédemment que dès son passage à Mayence, l'empereur avait convoqué le corps-législatif pour le 2 décembre. Par un nouveau décret, cette convocation fut prorogée au 19 décembre, et cette solennité annuelle fut marquée par l'introduction d'usages inaccoutumés. D'abord, comme je l'ai dit, à l'empereur seul appartint le droit de nommer à la présidence, sans présentation d'une triple liste, comme le sénat le faisait précédemment; de plus, le sénat et le conseil-d'état se rendirent en corps dans la salle du corps-législatif pour assister à la séance d'ouverture. Je me rappelle que cette cérémonie était attendue plus vivement encore que de coutume, tant on était curieux et pressé dans tout Paris de connaître le discours de l'empereur, et ce qu'il dirait sur la situation de la France. Hélas! nous étions loin de supposer que cette solennité annuelle serait la dernière!

Le sénat et le conseil-d'état ayant successivement occupé les places qui leur étaient indiquées dans la salle des séances, on vit arriver l'impératrice, qui se plaça dans une tribune réservée, entourée de ses dames et des officiers de son service; enfin, l'empereur parut un quart d'heure après l'impératrice, introduit selon le cérémonial accoutumé. Lorsque le nouveau président, M. le duc de Massa, eut prêté serment entre les mains de l'empereur, Sa Majesté prononça le discours suivant:

«Sénateurs;

»Conseillers-d'état;

»Députés des départemens au corps-législatif;

»D'éclatantes victoires ont illustré les armes françaises dans cette campagne. Des défections sans exemple ont rendu ces victoires inutiles. Tout a tourné contre nous. La France même serait en danger, sans l'énergie et l'union des Français.