»J'ai reconnu la neutralité des dix-neuf cantons Suisses.

»Sénateurs;

»Conseillers-d'état;

»Députés des départemens au corps-législatif;

»Vous êtes les organes naturels de ce trône: c'est à vous de donner l'exemple d'une énergie qui recommande notre génération aux générations futures. Qu'elles ne disent pas de nous: Ils ont sacrifié les premiers intérêts du pays, ils ont reconnu les lois que l'Angleterre a cherché en vain pendant quatre siècles à imposer à la France!

»Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur empereur trahisse jamais la gloire nationale. De mon côté, j'ai la confiance que les Français seront constamment dignes d'eux et de moi!»

Ce discours fut salué des cris unanimes de vive l'empereur! et quand Sa Majesté revint aux Tuileries, elle avait l'air très-satisfait. Cependant, elle éprouvait un léger mal de tête qui se dissipa au bout d'une demi-heure de repos. Le soir, il n'y paraissait plus du tout, et l'empereur me questionna sur ce que j'avais entendu dire. Je lui dis, ce qui était vrai, que les personnes de ma connaissance s'accordaient pour me dire que tout le monde souhaitait la paix: «La paix! la paix! dit l'empereur, eh! qui la désire plus que moi!... Allez, mon fils, allez.» Je me retirai, et Sa Majesté alla rejoindre l'impératrice.

Ce fut vers cette époque, mais sans pouvoir en préciser le jour, que l'empereur prit une décision dans une affaire à laquelle je m'étais intéressé auprès de lui, et l'on verra par cette décision quel profond respect, je puis le dire, Sa Majesté avait pour les droits d'un mariage légitime, et combien elle avait d'antipathie pour les personnes divorcées. Mais il est nécessaire que je prenne d'un peu plus haut le récit de cette anecdote qui me revient à la mémoire en ce moment.

Dans la campagne de Russie, le général Dupont-Derval avait été tué sur le champ de bataille après avoir vaillamment combattu. Sa veuve, après le retour de Sa Majesté à Paris, avait plusieurs fois tenté, et toujours en vain, de faire parvenir une pétition à l'empereur pour lui peindre sa triste position. Quelqu'un lui ayant conseillé de s'adresser à moi, je fus touché de la voir si malheureuse, et je me permis de présenter sa demande à l'empereur. Rarement Sa Majesté rejetait mes sollicitations de ce genre, parce que je ne m'en chargeais qu'avec beaucoup de discrétion; aussi fus-je assez heureux pour obtenir en faveur de madame Dupont-Derval une pension qui était même considérable. Je ne me rappelle plus comment l'empereur vint à découvrir que le général Dupont-Derval était divorcé, et avait eu une fille d'un premier mariage, laquelle vivait encore ainsi que sa mère. Il sut, en outre, que la femme que le général Dupont-Derval avait épousé en seconde noce était veuve d'un officier-général dont elle avait deux filles. Aucune de ces circonstances, comme on peut le croire, n'avaient été énoncées dans la pétition, mais quand elles vinrent à la connaissance de l'empereur, il ne retira pas la pension dont le brevet n'était pas encore expédié, mais il en changea la destination. Il la donna à la première femme du général Dupont-Derval, et la rendit réversible sur la tête de sa fille, qui cependant était assez riche pour s'en passer, tandis que l'autre madame Dupont-Derval en avait réellement besoin. Cependant, comme on est toujours empressé de porter les bonnes nouvelles, je n'avais point perdu de temps pour faire connaître à ma solliciteuse la décision favorable de l'empereur. Je la vis revenir quand elle eut appris ce qui s'était passé, ce que moi-même j'ignorais entièrement, et d'après ce qu'elle me dit je me figurai qu'elle était victime d'un mal entendu. Dans cette croyance, je me permis d'en parler de nouveau à Sa Majesté. Qu'on juge de mon étonnement, quand l'empereur daigna me raconter lui-même toute cette affaire. Puis il ajouta: «Mon pauvre enfant, vous vous êtes laissé prendre comme un nigaud. J'ai promis la pension et je la donne à la femme du général Derval, c'est-à-dire, à sa véritable femme, à la mère de sa fille.» L'empereur ne se fâcha pas du tout contre moi. J'ai su que les réclamations n'en demeurèrent pas là, sans, comme on peut le penser, que j'aie continué de m'en mêler; mais les événemens suivant leur cours jusqu'à l'abdication de Sa Majesté, les choses restèrent comme elles avaient été réglées.