Première légion, le comte de Gontaut père; deuxième légion, le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély; troisième légion, le baron Hottinguer, banquier; quatrième légion, le comte Jaubert, gouverneur de la banque de France; cinquième légion, M. Dauberjon de Murinais; sixième légion, M. de Fraguier; septième légion, M. Lepileur de Brevannes; huitième légion, M. Richard Lenoir; neuvième légion, M. Devins de Gaville; dixième légion, le duc de Cadore; onzième légion, le comte de Choiseul-Praslin, chambellan de l'empereur; douzième légion, M. Salleron.

D'après les noms que l'on vient de lire, on peut juger du tact incroyable avec lequel Sa Majesté savait choisir, dans l'élite des diverses classes de la société, les personnes les plus recommandables et les plus influentes par leur position. À côté des noms grandis sous les yeux de l'empereur et en le secondant dans ses glorieux travaux, on voyait ceux dont l'illustration était plus ancienne et rappelait de nobles souvenirs, et enfin les principaux chefs de l'industrie de la capitale. Ces sortes d'amalgames plaisaient beaucoup à Sa Majesté; il faut même qu'elle y ait attaché un grand intérêt politique, car cette idée la préoccupait au point que je l'entendis dire bien souvent: «Je veux confondre toutes les classes, toutes les époques, toutes les gloires; je veux qu'aucun titre ne soit plus glorieux que le titre de Français.» Pourquoi le sort a-t-il voulu que l'empereur n'ait pas eu le temps d'accomplir ses immenses projets, dont il parlait si souvent, pour la gloire et le bonheur de la France?

L'état-major de la garde nationale et les chefs des douze légions nommés, l'empereur laissa la nomination des autres officiers, aussi bien que la formation des légions, dans les attributions de M. de Chabrol, préfet de la Seine. Ce digne magistrat, que l'empereur aimait beaucoup, déploya en cette circonstance le plus grand zèle et la plus grande activité, et en peu de temps la garde nationale présenta un aspect imposant. On s'armait, on s'équipait, on se faisait habiller à l'envi; et cet empressement, pour ainsi dire général, fut dans ces derniers temps une des consolations qui touchèrent le plus vivement le cœur de l'empereur: il y voyait une preuve de l'attachement des Parisiens à sa personne et un motif de sécurité pour la tranquillité de la capitale pendant sa prochaine absence. Quoi qu'il en soit, les bureaux de la garde nationale furent bientôt formés et établis dans l'hôtel que le maréchal Moncey habitait, rue du Faubourg-Saint-Honoré, près de la place Beauveau. Un maître des requêtes et deux auditeurs au conseil-d'état y furent attachés; et le maître des requêtes, officier supérieur du génie, M. le chevalier Allent devint bientôt l'âme de toute l'administration de la garde nationale, aucun autre n'étant plus capable que lui de donner une vive impulsion à une organisation qui exigeait une extrême promptitude. La personne de qui je tiens quelques-uns de ces renseignemens, que j'entremêle avec mes souvenirs personnels, m'a assuré que, par la suite, c'est-à-dire après notre départ pour Châlons-sur-Marne, M. Allent devint encore plus influent dans la garde nationale, dont il fut le véritable chef. Effectivement lorsque le roi Joseph eut reçu le titre de lieutenant-général de l'empereur, que lui conféra Sa Majesté pour le temps de son absence, M. Allent se trouva attaché d'une part à l'état-major du roi Joseph, comme officier du génie, et d'une autre part au major-général commandant en second, en sa qualité de maître des requêtes; d'où il advint qu'il fut l'intermédiaire et le conseiller de tous les rapports qui devaient nécessairement s'établir entre le lieutenant-général de l'empereur et le maréchal Moncey. Il en résulta le plus grand bien à cause de la rapidité des décisions. Ce bon et brave maréchal! il signait en toutes lettres: Le maréchal duc de Conegliano, et il écrivait si doucement que M. Allent avait pour ainsi dire le temps d'écrire la correspondance pendant que le maréchal la signait.

Nulles, à peu de chose près, furent les fonctions des deux auditeurs au conseil-d'état: mais ce n'étaient pas des hommes nuls comme, a-t-on prétendu, il s'en était bien glissé quelques-uns dans le conseil, depuis qu'il fallait, pour première condition, prouver un revenu de six mille francs au moins. C'étaient MM. Ducancel, le doyen des auditeurs, et M. Robert de Sainte-Croix. Un obus avait brisé une jambe à ce dernier, au retour de Moscou; et ce brave jeune homme, capitaine de cavalerie, était revenu à cheval sur un canon depuis les bords de la Bérésina jusqu'à Wilna. Ayant peu de forces physiques, mais doué d'une âme ferme, M. Robert de Sainte-Croix avait dû à son courage moral de ne pas succomber; après avoir subi l'amputation de sa jambe il avait quitté l'épée pour la plume, et c'est ainsi qu'il était devenu auditeur au conseil-d'état[78].

Huit jours après la mise en activité de la garde nationale de la ville de Paris, les chefs des douze légions et l'état-major général furent admis à prêter serment de fidélité entre les mains de l'empereur. Tout s'organisait déjà dans les légions; mais le manque d'armes se faisait sentir: beaucoup de citoyens ne pouvaient se procurer que des lances, et ceux qui ne pouvaient obtenir des fusils ou s'en procurer, se trouvaient par là refroidis dans leur empressement à se faire habiller. Cependant cette garde citoyenne ne tarda pas à réunir le nombre voulu de trente mille hommes; peu à peu elle occupa les différens postes de la capitale; et tandis que des pères de famille, des citoyens adonnés à des travaux domestiques, s'enrégimentaient sans difficulté, on vit ceux qui avaient déjà payé leur dette à la patrie sur les champs de bataille demander à la servir encore, à lui prodiguer le reste de leur sang: des invalides enfin sollicitèrent de reprendre du service; quelques centaines de ces braves oublièrent leurs souffrances, et, couverts de nobles cicatrices, allèrent de nouveau affronter l'ennemi. Hélas! bien peu de ceux qui sortirent alors de l'hôtel des Invalides furent assez heureux pour y rentrer.

Cependant le moment du départ de l'empereur approchait. Mais avant de s'éloigner il fit de touchans adieux à la garde nationale, comme on le verra dans le chapitre suivant, et confia la régence à l'impératrice, ainsi qu'il la lui avait déjà confiée pendant la campagne de Dresde. Hélas! cette fois il ne fallait pas faire une longue route pour que Sa Majesté fût à la tête de ses armées.

fin du tome cinquième.


MÉMOIRES

DE CONSTANT,