CHAPITRE III.

Voyage de Nice à Turin par le col de Tende.—Heureuse disposition des voyageurs.—Les arcs de triomphe et les malédictions.—L'hiver dans les montagnes.—La berline de la princesse et la chaise à porteur.—Caprices sur caprices.—Dispute de Pauline avec son mari sur la préséance.—M. de Clermont-Tonnerre et les oreillers de la princesse.—Le froid aux pieds et madame de Chambaudouin.—Mon premier voyage dans les montagnes.—Les Alpes maritimes.—Sospello et les billets de logement.—Mes deux bonnes religieuses.—Siete pur Francese!—Seconde journée.—Sites pittoresques et hardiesse des chemins.—Arrivée à Tende et appétit général.—Scène comique et inattendue.—Histoire d'une fraise de veau et souper retardé.—Causeries nocturnes avec M. de Clermont-Tonnerre.—Anecdotes piquantes.—Souvenirs d'une nuit.—Conversation remarquable de l'empereur avec M. de Clermont-Tonnerre.—Conseils de Napoléon.—Manière de faire un colonel.—La montagne de Tende.—Le porteur de la princesse, une bouteille de vin de Bordeaux et des ricochets.—Approches de notre gouvernement.—La princesse voulant répondre aux autorités.—Nouvelle dispute.—Observation faite à Pauline et influence du nom de l'empereur.—Arrivée à Coni—La ville illuminée.—Discours de l'évêque et réponse du prince.—Influence du clergé en Piémont.—Mot heureux de Voltaire sur les papes.—M. Arborio, préfet de Coni.—Promenade de Coni à Racconiggi.—Maison de plaisance des princes de Carignan.—Parc dessiné par Le Nôtre.—Le lit de Louis XV et l'écho factice.—Commencement de l'étiquette.—Le service d'honneur.—Mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy.—Notre entrée à Turin et le canon de la citadelle.


Il faudrait avoir la plume de Sterne pour raconter dignement toutes les bizarreries, tous les incidens comiques qui signalèrent notre voyage de Nice à Turin par le col de Tende. Nous étions tous jeunes, tous disposés à nous amuser, et pour chacun de nous l'avenir ne se présentait qu'en beau. Qui de nous, en effet, aurait pu supposer alors que cet empire, si grand, si fort, si puissant, ne tarderait pas à s'écrouler? En concevoir la possibilité eût été chose absurde. Cependant je ne tardai pas à m'apercevoir, comme j'aurai l'occasion de le faire remarquer plus tard, qu'il y avait plus d'apparence que de réalité dans l'attachement à la France des peuples annexés à l'empire. Quoi qu'il en soit, nous voilà sur la route du chef-lieu de notre gouvernement général, où nous attendent de brillantes réceptions, des arcs triomphaux, des fêtes à l'extérieur, et au dedans bon nombre de malédictions. Nous mîmes quatre grands jours pour parcourir un espace d'environ cinquante lieues, dont trente dans les montagnes: c'est dire assez que nous voyagions à petites journées, ainsi que l'exigeait la santé de la princesse. Elle me paraissait se bien porter alors; mais elle possédait au suprême degré l'art d'être malade à volonté. Il nous fallut en outre dire momentanément adieu au printemps anticipé dont nous avions joui si délicieusement. À peine, en effet, eûmes-nous fait quelques lieues en nous enfonçant dans les gorges des montagnes, que nous retrouvâmes l'hiver, et un hiver très-rigoureux.

Notre convoi se composait de sept ou huit voitures au moins, sans compter la chaise à porteur de la princesse, où elle montait chaque fois que la raideur des escarpemens nous obligeait à descendre de voiture. Elle était, le reste du temps, dans la berline que nous avions amenée de Paris, et que le sellier Braidy avait faite aussi douce que possible exprès pour ce voyage. Dans la même voiture se trouvait le prince, madame de Chambaudouin, et M. de Clermont-Tonnerre. Dieu sait ce qu'ils eurent à souffrir sur toute la route des caprices de la princesse, car le vent y était à la tempête. Il faut lui rendre cette justice: elle était comme un vrai démon; mais quel joli petit démon! À peine elle était dans sa voiture qu'elle voulait qu'on la portât, et quelques minutes après, il fallait remonter en voiture. L'ennui et l'impatience, à grande peine contenus, que l'on voyait sur la figure du prince, étaient à faire pitié; aussi, tant qu'il le put, fit-il la route à pied. Sa femme le tourmentait sur tous les points possibles: tantôt elle lui disait qu'elle voulait prendre le pas sur lui, arguant du fameux sénatus-consulte que j'ai rapporté précédemment; elle y avait vu que le prince avait le pas immédiatement après les princes français, d'où elle concluait que les princesses françaises se trouvaient dans le même cas, et que, par conséquent, ce serait à elle à répondre aux harangues des autorités. Vainement le prince objectait que c'était lui qui était le gouverneur-général, et qu'elle n'était point, elle, gouvernante générale; elle n'en voulait point démordre, et lui disait alors d'une façon peu aimable qu'il n'était gouverneur-général que parce qu'il était son mari, et qu'il ne serait rien s'il n'eût pas épousé la sœur de l'empereur, ce qui, au fond, ne manquait pas de quelque vérité. Alors le prince l'appelait Paulette, Paulette!... du ton le plus doux possible; mais je t'en souhaite! Paulette avait de la tête, et son état capricieux demeurait en permanence. Quant à M. de Clermont-Tonnerre, lui, il était simplement victime du jeu des oreillers. Or, voici ce que c'était: de bon compte fait, il y avait bien au moins quatre ou cinq oreillers dans la voiture de la princesse. Par momens, ce nombre était à peine suffisant pour envelopper Pauline d'un rempart de plumes; mais parfois aussi la princesse s'en trouvait trop échauffée; alors on les entassait sur les genoux de monsieur le chambellan de service, qui, n'étant pas très-grand, était obligé de se tenir extrêmement droit pour pouvoir respirer au dessus de cette masse de plume. Pour madame de Chambaudouin, c'était autre chose: quand la princesse avait trop grand froid aux pieds, il fallait qu'elle eût de temps à autres des complaisances peu décentes, pour que Pauline trouvât à mettre ses pieds dans un endroit assez chaud.

À cette époque, je n'avais point encore voyagé dans les montagnes; depuis, j'ai parcouru les Alpes proprement dites et les Apennins; mais je puis assurer que, dans aucune des chaînes qui séparent l'Italie du reste de l'Europe ou la dominent dans sa longueur, je n'ai trouvé une nature aussi bizarrement saccadée que dans les Alpes maritimes, depuis Nice jusqu'à Coni. Là j'ai pu admirer ce que peuvent le temps et la main des hommes pour forcer des montagnes ardues à livrer un passage aux voyageurs. J'avais peine à concevoir comment les princes de la maison de Savoie avaient pu parvenir à exécuter des travaux qui sont réellement prodigieux.

Notre itinéraire était tracé d'avance, et nous devions coucher le premier soir à Sospello, bourg enclavé dans une profonde vallée que de hautes montagnes dominent de tous côtés. Quelle que soit mon horreur pour le genre descriptif, je ne puis me dispenser de dire quelques mots de la disposition vraiment unique de ce point des Alpes maritimes. Vers deux heures de l'après-midi, nous nous trouvâmes en vue de Sospello, et nous avions encore près de quatre heures de marche pour y arriver. Figurez-vous un immense cône renversé, ou, si vous aimez mieux un terme plus simple, un vaste entonnoir; supposez un bourg bâti dans sa partie la plus profonde, et vous aurez une idée de Sospello. Arrivés sur un des points dominans du cercle de l'entonnoir, nous en découvrions très-facilement la profondeur; il semblait qu'avec la main on aurait lancé une pierre sur le clocher de l'église; eh bien! c'est de ce point que nous avions encore quatre heures de marche, en suivant les sinuosités des voies pratiquées le long des flancs intérieurs de la montagne; il fallait aller, revenir, aller de nouveau, revenir encore, et quand nous avions fait une lieue de chemin, à peine nous étions-nous approchés de deux cents toises de notre but. Nous y parvînmes enfin un peu avant la chute du jour, et la princesse s'étant enfermée avec ses femmes, nous n'en entendîmes plus parler de la soirée. Nous eûmes seulement à essuyer la visite de toutes les petites autorités du lieu, sans en excepter le séminaire. Rien n'est plus pittoresque que Sospello; le bas-fond sur lequel ce bourg est construit a plus d'étendue que nous n'aurions pu le supposer en le voyant d'en haut. Le torrent qui le traverse n'était à cette époque qu'une jolie petite rivière encaissée par des quais. Sospello était autrefois le quartier-général des Barbets, auxquels il avait fallu faire une guerre d'extermination, et véritablement on dirait que la providence, qui pense à tout, a pensé, en taillant ces montagnes sur un patron si bizarre, à doter les brigands d'une retraite inexpugnable.

Le prince et la princesse furent logés dans la maison du maire, et nous distribués dans le bourg par billets de logement. M. de Montbreton, à sa qualité d'écuyer commandant le voyage, joignait les fonctions de maréchal-des-logis. Pour s'assurer du profond respect que m'inspirerait, l'hospitalité, il m'avait fait la plaisanterie de me colloquer chez deux bonnes vieilles religieuses, ce qui, le lendemain, divertit beaucoup le prince et la princesse. Les bonnes et excellentes femmes! Elles avaient mis tout sens dessus dessous pour m'arranger, dans le modeste asile qu'elles habitaient en commun, une chambre aussi confortable que possible; elles avaient enfin réuni les matelas de leurs lits pour que je fusse mieux couché. M'en étant aperçu, je leur déclarai positivement que je m'en irais à l'instant de chez elles si elles me laissaient plus qu'un matelas, et ne refaisaient pas leurs lits, les assurant que pour tout au monde je ne voudrais pas les incommoder un seul instant. Non, je n'oublierai de ma vie l'expression de surprise qui se manifestait sur leurs figures vénérables pendant que je parlais de la sorte. Quand j'eus fini, la plus jeune des deux, qui avait au moins cinquante ans, me dit en croisant ses deux mains et avec un accent impossible à rendre: Ma, Signor, siete pur Francese!... «Comment, Monsieur, mais vous êtes pourtant un Français!...» Quelle avait donc été la conduite d'indignes Français dans la profondeur de ces montagnes, pour que deux pauvres religieuses fussent si surprises de voir un Français faire ce que tout homme bien élevé ferait à l'égard de toutes les femmes! Elles reprirent leur chambre, m'arrangèrent un lit de sangle dans une autre petite pièce, et le lendemain matin elles épiaient mon réveil pour m'offrir une tasse de café, di café nero, comme disent les Italiens. Au surplus j'avais reçu là une excellente leçon qui me dédommagea par avance des plaisanteries du lendemain.

Le cortége se remit en route d'assez bonne heure sans que la princesse eût pensé à en contrarier le départ par une fantaisie instantanée, et nous nous dirigeâmes vers Tende, où nous devions coucher. Lorsque nous eûmes gravi le versant opposé à celui que nous avions descendu la veille, et redescendu une autre montagne, l'aspect et la nature des lieux changèrent tout-à-fait; nous n'eûmes plus à monter ni à descendre; nous suivîmes une route unie, mais extrêmement sinueuse, frayée sur les bords d'un torrent. Rien de plus pittoresque que cette partie des Alpes maritimes dans lesquelles nous nous trouvions pour ainsi dire encaissés; je me rappelle surtout deux lieues que nous fîmes sur une route taillée dans le roc un peu au dessus du torrent, dont les eaux grondaient au milieu des roches détachées. Les deux côtés de la montagne, extrêmement rapprochés, se resserraient encore à leur ouverture, c'est-à-dire à quatre cents pieds au dessus de nos têtes, de telle sorte que ces immenses murailles naturelles s'avançaient sur la route, à peu près comme la tour penchée de Pise du côté où elle est saillante. Ce chemin avait été creusé sous le duc de Savoie Victor-Amédée.

Enfin nous arrivâmes à Tende, village affreux, composé moins de maisons que de tannières, qui s'élèvent en amphithéâtre sur le plan incliné de la montagne qui fait face à la route. Ces maisons sont tellement les unes au dessus des autres, que pour se faire une idée exacte de Tende, il suffit de regarder une de ces vieilles gravures sur bois où il y a absence totale de perspective, celle, par exemple, où le fameux cheval de Troie se trouve perché sur un fort joli échantillon de rempart; on la trouve, je crois, dans le Virgile in-folio ex codice vaticano.