Il se présenta, la queue basse, chez un directeur d’institut, qui, en plein milieu du Paris élégant, exerçait un commerce étrange et lucratif. Ce juif doublé d’un Américain—car qui d’autre aurait eu cette idée ignoble et géniale?—avait mis en coupe réglée la culture intellectuelle et en exploitation la crédulité publique en matière d’instruction. Il avait inventé de vendre, à grand renfort de grosses caisses et de trombones, la science—comme un industriel écoule du chocolat frelaté. Grâce à une réclame éhontée, étalée dans tous les journaux et sur tous les murs, s’infiltrant par les voies les plus insidieuses jusqu’à l’imagination de ceux qu’il fallait atteindre, il attirait, sous les fallaces de l’instruction facile et à bon marché, une clientèle immense et saugrenue, recrutée surtout parmi les étrangers. Chez lui, on apprenait toutes les langues, depuis le chinois jusqu’au français, par une méthode pratique, qui mettait en deux mois en état de parler; on trouvait des professeurs de toutes les nationalités, chacun enseignant sa langue maternelle; il préparait à tous les examens d’Etat de tous les pays; il avait une spécialité de cours pour les jeunes filles et un conservatoire de musique. Tout ce que l’ingéniosité d’un médecin fabrique pour prolonger une maladie et soutirer davantage approchait peu de ce qui se passait dans cet institut coupe-gorge. Par une série de combinaisons artificieuses, les élèves de ce singulier établissement payaient, payaient, payaient, par sommes incessantes, plus ou moins fortes, calculées suivant le degré de fortune, de résistance, d’incurie, de naïveté, de timidité des malheureux qui entraient dans le guêpier. Quand ils en sortaient, on était consciencieusement sûr d’avoir exprimé d’eux tout ce qu’ils pouvaient donner. On acceptait toutes les cotisations: depuis la miss américaine qui vocalisait à cinquante francs le cachet, jusqu’au petit commis allemand qui ânonnait le français à cinquante centimes l’heure. Pour tous, il y avait des professeurs. A part quelques noms célèbres, mis en vedette pour faire ressortir l’entreprise, et sur lesquels le juif s’arrangeait encore à gagner cent pour cent, tout ce que Paris compte de professeurs gueux, huileux, pâles venait là, certain d’y trouver des leçons et de retenir sur chacune quelques sous. Le directeur empochait la moitié, les deux tiers, les trois quarts, ce qu’il croyait devoir tondre sur le dos du patient. Parfois, il prenait tout et laissait l’espérance, ce qui était déjà beaucoup. Sa supériorité, c’était de profiter de ses professeurs autant que de ses clients. L’institut couvrait Paris de ramifications et était très renommé.

Albert fut trop heureux de passer par les griffes de cet usurier moderne—tel que le héron de la fable—et de pouvoir grâce à lui fermer la bouche à son restaurateur. Il donna des leçons pendant plusieurs semaines: traversant Paris pour inculquer la grammaire à un Belge et gagner vingt sous, courant à l’institut faire un cours à de vieilles Anglaises, sautant d’omnibus en tramways, allant à la Bastille lire César et à l’Etoile Paul de Kock. Ces viles occupations envahissaient à peu près ses journées, et, le soir, il se trouvait si avachi par la poussière des rues et l’imbécillité des contacts subis, qu’il était peu capable d’entreprendre quelque chose d’intelligent.

Albert souffrait étrangement de cette vie. Il patientait, espérant que son directeur le chargerait tôt ou tard de leçons mieux payées, ce qui lui permettrait d’en donner moins. Mais ce n’était pas ce qu’entendait ce directeur industrieux.

«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me plaisez. Je vais vous faire une proposition que je fais aux personnes que je désire attacher de près à mon établissement. Justement, il y a une vacance: je vous offre la place. Au lieu de deux ou trois leçons que vous donniez par jour, vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant que vous voudrez....»—«Vingt leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Quand j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre. On dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et l’on dort chez une demi-douzaine.»—«J’aimerais mieux une leçon à cent sous que les vingt que vous m’offrez.»—«Comment!» répliqua le juif stupéfait «mais vous gagnez ainsi de cinq à six cents francs par mois! Sept mille francs par an! presque un traitement de député, monsieur! Seulement.... pour vous trouver dans les conditions, vous devez être professeur interne, c’est-à-dire coucher dans l’établissement; vous me louez une des chambres d’études, que je vous laisse au prix modique de cent francs par mois, vue charmante sur la cour; pendant la journée, la chambre est occupée: du reste, vous êtes à vos leçons—mais, le soir, on vous dresse un lit sur le divan, et vous êtes chez vous. Vous prenez aussi pension, une excellente pension—comprenez-vous cet avantage?—pour cent cinquante francs, soupe, viande, légume, pain à discrétion. Mes autres internes paient une pareille pension deux cents francs. Ajoutez cinquante francs pour le service, le blanchissage et diverses petites dépenses, voilà une somme de trois cents francs que vous ne serez jamais en peine de me payer, puisque je ne ferai que la retenir sur vos honoraires.—Pensez à ma proposition, que vous vous hâterez d’accepter, tant elle est dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il pour finir à l’oreille «dans deux ans, vous aurez des leçons à cent sous.»

Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient les vives forces de son âme, perclus des douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être exposé aux humidités des occupations malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût des violences de langage aux «propositions» israëlites de cet homme d’affaires. Aliéner sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne répondit rien et tourna les talons.

Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur sa famille l’horripilait.

Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait le tour du crâne, les yeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un: «B’jour» à son salut.

Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin, exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs, au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...»

—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de doute, au contraire; ou mieux, je ne vous porte aucun intérêt du tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment tout aussi humain, la pitié.»

Albert prêta l’oreille.