—«Moi.»

Vu que j’avais décidé de coucher cette nuit avec une femme, et que j’avais choisi celle-là comme étant—parmi celles que je pouvais me procurer sur l’heure—la femme dont j’étreindrais le corps avec le plus de satisfaction probable, je n’eus ni les réserves, ni les froideurs du soir de Bullier. Je remarquai bien une certaine gêne, provenant d’inhabitude seulement, en face de cette femme, sur laquelle—cela m’arrivait pour la première fois—j’avais des projets sensuels. Mais cette gêne était purement intérieure, elle n’ôtait rien au calme prodigieux que j’étais surpris d’observer en moi, et mon sang ne battait pas d’un degré plus vite dans mes artères. Chose cynique: la convoitise était alors artificielle. Je voulais avoir une femme: j’allais l’avoir.

Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, je m’engageais bien plus en curieux qu’en passionné: et c’était encore plus en curieux de moi-même qu’en curieux d’elle. Le mystère: moi, non la femme.

Que ne savais-je pas de la femme?—Tout ce qui se sait, je le savais. J’avais lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se voit, ne s’entend, je me l’étais représenté en traits assez exacts et certains, pour avoir de l’amour une notion plus complète que d’autres après de longues pratiques.

Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais avec une intellectuelle émotion, ce qui se dressait en ma pensée en point interrogatif aigu, vibrant, c’était le mode inconnu dont mes sens—à moi—frémiraient au contact de la chair femelle. Jouirais-je aussi vivement que je l’imaginais? Y aurait-il pour moi un de ces abîmes de plaisir, où tout s’effondre—ne fût-ce qu’une minute—dans la folie et la volupté? Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement supérieur à toutes les joies, qu’une fois que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais l’importance unique que dans le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici, en ce papier simple, sincère, sans phrases, l’appréhension foncière où je vivais—après l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une désillusion nouvelle, non plus cruelle à l’âme que les précédentes, mais plus sensible peut-être, la sensualité tenant de si près au bonheur terrestre.

Oserais-je dire que c’était là surtout ce qui, jusqu’à cet âge tardif, m’avait retenu dans une chasteté physiologique d’autant plus complète, que ma corruption morale était précoce?—Si ce papier était pour d’autres, je ne le dirais pas, de peur de n’être pas cru.

J’emmenai souper Bertha.

En ce tête-à-tête chaud, où des griseries de vins et de cigarettes, sur un dessert compliqué, prédisposent aux caresses lubriques et ameutent tous les aiguillonnements du désir, je constatai pour la seconde fois une inertie à me livrer aux impressions vives qui auraient dû se produire. Je me demandai si véritablement, objectivement cette situation était délicieuse. J’interrogeai ma compagne, dont les prunelles brillaient, dont les rires perlaient en gouttelettes argentines: «Quel effet te fait la vie, en ce moment?»

Elle me donna cette réponse, qui me plongea dans un étonnement douloureux: «Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, jamais!»—Et sur sa gorge, qu’elle avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements, et ses paupières aux transparences mouillées mettaient des frissons de cils à ses regards.

Ma volonté de joie était si impérieuse, que je forçais la verve à m’en donner au moins toutes les apparences. Mes paroles étaient un flux de gaîté, d’ardeur, d’insouciance; je contais des plaisanteries tendres, j’avais de l’esprit; j’incitais mon cœur à bondir, un peu dans ma poitrine, en respirant avec recherche le parfum subtil émanant de cette femme, comme on essaye de s’entêter avec une fleur.