Alors Maggie raconta.

Un passant la suivait dans la rue. Le cœur battant bien fort, elle trottinait, trottinait, sans se retourner, revenant de chez la fleuriste, où toute la journée, elle avait confectionné du bout de ses doigts minces de fragiles corolles. Pourquoi s’enfuyait-elle ainsi? Elle ne le savait pas. Sans qu’il lui eût encore rien dit, elle le sentait à ses trousses, et elle avait peur, elle avait peur. Il la rejoignit, il la dépassa, il la regarda en face. Maggie baissa les yeux, tandis qu’un émoi empourprait ses joues. «Voulez-vous, mademoiselle, que je vous emmène dîner?» Elle courut, courut. A la maison, elle évita de parler de ce que ce monsieur lui avait proposé. Sa mère lui aurait donné un soufflet. Son père l’aurait peut-être battue. A quoi bon? Elle eut un cauchemar pendant la nuit. Mon Dieu! si elle allait de nouveau rencontrer ce monsieur, le lendemain! Le lendemain, elle le trouva qui l’attendait à la sortie du magasin. Sa frayeur fut si grande, qu’elle en eut des palpitations immenses dans la poitrine. «Eh bien, mademoiselle» dit-il «ne voulez-vous pas aujourd’hui venir dîner avec moi?»—«Non.»—«Si, vous viendrez.» Il la poussa dans un fiacre, et avant qu’elle se fût rendu compte de ce qui lui arrivait, le fiacre roulait. Mais le monsieur ne la mena pas dîner. Lui, sans doute, avait dîné: Maggie sortait bien tard du magasin de fleurs. Il la mena dans un hôtel, dans une chambre. Et puis ... oh!... il commença à la déshabiller. Mon Dieu! mon Dieu! il la déshabilla. Maggie se débattait, se débattait, éperdue. L’homme, brutal, déjà vieux, les yeux luisants, rougeaud, plongeait ses grosses mains dans ses vêtements et les arrachait les uns après les autres. Puis, il la jeta sur un lit ... Elle perdait connaissance, voyait tout tourner dans un vertige affreux ... Oh! tout-à-coup, elle se sentit étouffer sous un poids monstrueux de chairs ... des membres velus l’étreignaient ... Alors, des douleurs comme des déchirements ... Il lui faisait des saletés épouvantables ... Elle mourait ... Quand elle se réveilla de son évanouissement, elle était seule. Un jour gris descendait des fenêtres. Il y avait une pièce d’or dans sa paume. Une terreur indicible la prit d’avoir passé la nuit dehors. On la chasserait sûrement de chez elle. En effet son père la chassa. Elle avait erré, erré dans Paris, ne pouvant rassembler deux pensées, presque inconsciente, traînant ses pieds péniblement, les reins emplis de fatigues, jusqu’à ce que, vers le soir, elle fût tombée d’inanition sur cette marche.

Albert ne rit pas à cette simple histoire, banale au sein de la cité grouillante qui la reproduit quotidiennement. Un nuage de tristesse assombrit son cerveau, sans colère pourtant contre l’homme qui avait défloré Maggie, sachant que la fatalité mêle les êtres en un déchaînement d’égoïsmes et de passions dégradantes, contre lequel il est inutile de protester, puisqu’il est la loi du monde. «Quel âge as-tu?» dit-il à Maggie.—«Quatorze ans» répondit l’enfant. Un silence dura quelques minutes, songeur, sans observations.—«Veux-tu que je te remmène chez tes parents?»—«Non.»—«Veux-tu retourner au magasin de fleurs?»—«Non.»—«Que veux-tu?»—«Rien.»—«Tu veux rester ici?»—«Non plus.»—«Alors quoi?»—«Je ne sais pas.» Ces questions et ces réponses se succédaient, lentes, dans un abattement d’elle et dans une sympathie désorientée de lui. Il n’avait plus envie de baiser même la naissance satinée de son cou et la laiteuse tendresse de son épaule, qui glissait à demi hors de la collerette: cette naïveté, écho touchant de la souffrance des faibles, le remuait malgré lui.

Il lui laissa sa chambre et s’en alla dormir ailleurs, sur un canapé.

Plusieurs jours se passèrent avec Maggie. Drôle d’existence! Ses amis la croyaient sa maîtresse, et—de peur du ridicule—il ne les détrompait pas. La petite n’avait décidément pas voulu rentrer chez ses parents, craintive de son père horriblement. Elle restait là, bizarre, muette. Il semblait qu’elle fût toujours sous le coup de son aventure. Elle ne devait pas être très intelligente. Albert essayait de l’amuser. Il finit par y prendre goût et par concevoir pour elle une sorte d’amitié.

Justement, par suite de quelques heureuses veines, il se trouvait alors en fonds. Il acheta deux robes à Maggie et des objets de toilette, lui meubla une petite chambre, lui donna des bijoux, des bibelots. Du reste, cela ne lui revint guère plus cher que ce qu’il dépensait précédemment, car, sans seulement se rendre un compte exact du sentiment qu’il éprouvait pour l’enfant, il renonça à voir des femmes. Il menait Maggie au théâtre. L’après-midi, tous deux faisaient un tour de lacs, abîmés dans un fiacre, ou, lents, à pied, tandis que des rais timides de soleil se risquaient frileusement à travers le gris froid du ciel et la nudité misérable des branches. Ils allaient prendre leurs repas dans une taverne honnête.

Cependant, la jeune fille ne paraissait pas se réveiller de sa léthargie d’esprit. Elle avait des hébétudes d’une journée entière. Les regards vagues, elle se laissait conduire où Albert voulait, sans s’intéresser à ceci plutôt qu’à cela. En vain, les clowns des cirques, les étalons tachetés, les écuyères aux gazes aériformes évoluaient devant sa stalle, désopilants, caracolants, glorieuses: ses yeux n’en étaient pas moins ternes, son sourire absent, sa voix incompréhensiblement monosyllabique. Seulement parfois, au crépuscule, devant le feu rouge, ensevelie dans le fauteuil, elle racontait, racontait. Mais c’était toujours la même histoire qu’elle racontait, la même histoire racontée dans les mêmes termes.

Etrange! de sympathiques accointances unissaient ces deux âmes. Elles se sentaient compatriotes du grand désenchantement, sans discerner peut-être ce rapport, par une mystérieuse fraternité! Elles s’appelaient, se trouvaient bien ensemble, tacitement se comprenaient. S’ils ne sortaient pas, Albert passait les heures dans la chambre de Maggie, en une inaction douce, se complaisant à sa présence auprès de lui, continuelle, amollissante. Il l’attirait sur ses genoux, et, leurs deux joues l’une contre l’autre, avec une abondance dénouée de cheveux confondant leurs têtes, ils laissaient couler le temps. Le temps les baignait alors comme d’une persistance à rester ainsi, sans savoir pourquoi. Suavement, les ombres montaient, les ombres du soir. Les monotonies de la pendule tictaquante s’ébruitaient indéfiniment, charmeuses ondulations de leur pensée qui ne prenait pas d’autre forme. De ses lèvres, Albert cherchait à effleurer parfois les paupières à demi closes de la petite, mais celle-ci disait: «Non! non!» Elle n’aimait pas, dolente, qu’il essayât de l’embrasser.

Au commencement, il avait voulu lui apprendre différentes choses: le français, l’histoire, la musique. Incapable de retenir la moindre instruction, elle pleura, et il dut y renoncer. Aussi ce n’était pas sans hésitation que, lâche, il s’abandonnait à son influence. Il s’apercevait que cette attraction revêtait un cachet plus magnétique que sain, et que si cela devenait de l’amour, il se verrait peu à peu envahi par un énervement irrémédiable, une gangrène de toute sa volonté virile, qui fuirait de lui, comme d’une outre criblée de trous, l’eau. A ce moment de sa vie, Albert en était arrivé au cynisme, mais non point à l’abdication de sa personnalité.

Il ne laissait pas cependant d’admirer lui-même la manière dont son cœur avait été pris. Pourquoi? Comment? Son cœur! non: il n’avait plus de cœur. Ce n’était pas non plus physique: il se découvrait à peine le désir de posséder Maggie. Analysant, il en venait toujours à ce mot de magnétisme, comme le plus propre à exprimer la nature de son attraction vers l’enfant. Un trouble inexpliqué embrouillardait étrangement sa tête, à considérer, dans les longs silences indécis, ces yeux opalins où s’alanguissaient des fixités voilées de primitif. Il ne songeait plus qu’à elle, sans violence, mais comme plongé dans un bain tiède. Il cherchait à se débarrasser de cette obsession, ainsi qu’on tente, en un demi-sommeil, de secouer un rêve tenace: cependant, de plus en plus, se manifestait l’inutilité d’efforts, qui savouraient presque un plaisir à rester vains. La torpidesse envahissait son âme. Maggie lui fit l’effet d’un marécage douceâtre, où il se laissait inertement enliser.