A peine l’action réprimée, un revirement tempêtueux et bouleversant s’opéra dans l’organisme tout-à-coup irréparablement vibrant de l’égarée. Elle se dressa, en poussant un cri pointu, les bras soudain ramenés dans une crispation des muscles, et les mains s’abattant sur la face d’Albert, refoulantes, avec des torsions d’horreur pour éloigner. En même temps, le visage—tout à l’heure calme et presque divin—se contractait en grimaces effarées, les iris révulsés, la bouche attifée de complications grotesques, et le teint s’ardoisait, les lèvres étaient deux lignes de craie. Sa langue balbutiait des mots saccadés: «Le serpent!... tu es le serpent!... je ne veux pas qu’il me touche!...» Et comme un râle: «Je meurs!...»
Effectivement, elle tomba inanimée, l’orifice buccal bavant une petite écume sale.—Aussitôt, la figure revint à sa pâleur.
Albert la ramassa et la porta sur le lit.
Il ne supposait pas cette crise: il croyait qu’elle s’en irait à un doux abrutissement. Aussi, quelque effort qu’il fît pour rester calme, l’angoisse de cette foudre imprévue lui martelait-elle les tempes. La nuit s’écoulait trop lentement. Deux heures seulement à la montre. Si elle allait mourir là!... Il perçut par le doigt porté au front une sueur qui suintait. Mais, elle, était de marbre ... un refroidissement subit. Sur ses sentiments à cet instant—qu’en une autre occasion il eût rigoureusement analysés—il n’avait qu’une notion vague: tel l’effroi vague pendant quelque cataclysme, effroi dont on ne se rend compte qu’après l’avoir éprouvé. Ce fut, dominante, une attente oppressée des minutes, puis, survenant, une inertie de dos courbé sous la fatalité; enfin, des âpretés se firent jour, et des exaspérations sur l’injustice et la malveillance de la vie. Il se mit à ratiociner tout haut, devant ce mi-cadavre, dont la respiration défaillait et qui, sauf les taches de cobalt des paupières, figurait un plâtre.
L’aube vint; elle ne bougeait pas. Un médecin pourrait-il quelque chose? Il pourrait, tout au plus, corroborer d’un diagnostic celui qu’Albert, à l’issue du trouble des premières heures, venait impitoyablement de se formuler.—Un papier!—Il gribouilla trois lignes à l’adresse d’un de ses amis, spécial en maladies nerveuses et interne à la Salpêtrière.
Celui-ci arriva tout courant, des restes de chocolat à la moustache. «Eh bien! mon vieux, tu as quelque chose de démoli dans ta moëlle?»—«Depuis longtemps: mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit: regarde ça!»—Il écarta la courtine, et la forme exsangue de Maggie apparut.
«Diable!» sifflota l’interne. Il se pencha avec un attrait visible sur le sujet. Après l’avoir un peu palpée, auscultée, il se retourna vers Albert et interrogea. Albert ne lui fit pas de mystère; il narra minutieusement les antécédents, tout ce qui s’était passé sous ses yeux et ce qu’il avait pu reconstituer de la vie antérieure. Cela fait, il prononça quelques mots à l’oreille de l’interne. Celui-ci acquiesça de l’œil, et découvrant Maggie, il planta ses deux pouces sur deux points symétriques du bas-ventre.
Le réveil fut instantané. Les paupières se retirèrent, laissant les yeux presque naturels. Seul, un tremblement minuscule de la lèvre inférieure, qui ne ce sait pas. Elle commença à regarder, cria quand elle s’aperçut qu’elle était nue. La présence de l’interne, du reste, ne parut pas l’étonner. Une demi-heure comme cela, sans soubresauts, sans plus de vingt paroles, occupée à se ressouvenir de quelque chose qu’elle recherchait avec effort. Pas une allusion à la crise.
Mais, sur une observation, d’ailleurs indifférente, d’Albert, elle se reprit à divaguer, d’abord inoffensivement, puis, s’agitant peu à peu, s’excitant, elle parvint par degrés à une exaltation fébrile, qui se résolut en une série d’ululements perçants. Au dernier, le corps s’arqua, abominablement distendu, roide, ne reposant plus que sur le sommet de la tête et la plante des pieds. Elle était cataleptisée. L’interne dut faire des passes pour la ramener à l’état normal. Cette fois, il ne jugea pas à propos de la tirer du sommeil.