Un homme se tue pour deux motifs: ou par amour, ou par haine. Par amour, s’il s’agit d’une femelle; par haine, s’il s’agit de misanthropie.

Pourtant, Albert ne se tuait ni par amour, ni par haine.

Depuis longtemps, il était sec en fait d’amour. Etant pion, il sentait comme Lamartine; étant bohême, il sentait comme Musset; étant poète, il sentait comme Baudelaire. Aujourd’hui, ayant franchi ces trois étapes, le cœur vide, l’âme dissoute, l’esprit désintéressé, il était sec.

En fait de haine, il n’en avait ni contre les hommes, qu’il méprisait; ni contre sa patrie, qu’il croyait flambée; ni contre les éditeurs, qu’il blaguait; ni contre les journaux, dont il se torchait; ni contre Dieu, qu’il niait. Etant pion, il haïssait l’Université; étant bohême il haïssait ses créanciers; étant poète, il haïssait Boileau. Aujourd’hui, imperméable à toute faiblesse humaine, la passion ne troublait plus son essentielle indifférence.

Pourquoi se tuait-il?

C’est la question qu’il se posait lui-même.

Le corps maigre, les prunelles quelque peu dilatées et luisantes, appuyé des reins sur le clavier de son piano, il médita vingt minutes, et découvrit qu’il était conduit au suicide par une fatalité dont l’implacable marche l’entraînait suivant une irrésistible logique. Il découvrit qu’un être qui en est arrivé à ne plus avoir d’autre raison de vivre que l’argument seul qu’il vit, doit nécessairement briser le lien tout physique qui le rattache au monde organique et retourner à l’inorganique par le droit chemin, quand ce ne serait que pour produire un changement dans la monotonie immense du toujours la même chose; que l’homme qui n’a plus de goûts est semblable à un cadavre, qui, l’âme étant partie, tombe en décomposition, se désagrège et disparaît, parce que plus rien n’est là pour retenir ensemble les molécules; que l’action du soleil sur les plantes les tire hors de la terre, les engraisse, les couvre de feuilles, de fleurs, de fruits et de bourgeons, mais que, s’il s’éclipse, elles s’étiolent, se rabougrissent et meurent, et que le travail est pour le bimane ce que le soleil est pour les plantes; que Néron, lassé de tout, mit un jour le feu à Rome pour se donner la titillation d’un spectacle nouveau, et que, s’il n’eût été qu’Albert, dans l’impossibilité de mettre le feu à Paris, il se fût probablement incendié lui-même; enfin, que l’Ecclésiaste dit: «Vanité des vanités, tout est vanité» et qu’il conseille formellement le suicide, lorsqu’il ajoute, I, 3: «Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?» et X, 8: «Celui qui creuse une fosse y tombera.»

Or, Albert ayant épuisé l’une après l’autre toutes les facultés de l’âme, à savoir: étant pion, la volonté, étant bohême, la sensibilité, étant poète, l’entedement; n’ayant donc plus ni goûts, ni plaisirs, ni capacités de travail, ni raffinements d’imagination, ni paroles d’Ecriture assez fortes pour détruire l’effet des apophtegmes du sage hébreu, se trouvait justement dans la situation de l’être sans raison, du cadavre, de la plante, de Néron et de l’antique roi d’Israël.

Ergo, il se tuait.

Cependant, le revolver s’impatientait. Le chat miaulait toujours. Les fiacres ne roulaient plus du tout. Les passants se faisaient encore plus rares. La lune s’était enfin montrée.