III
POURTANT ALBERT PREND LE MONDE AU SÉRIEUX
Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi qu’on suppose, de quoi qu’on se targue, l’instinct demeure, et, le plus fort, domine les théories, les contredit et les accule.
Quoi qu’on fasse, rien ne l’efface: car il est greffé par d’innombrables cultures ancestrales, héréditaires et naturées. Quoi qu’on dise, on l’attise: car on reconnaît en des vocables sa vitalité, et le combattant, on l’excite. Quoi qu’on suppose, il dispose: car une hypothèse autre que lui le rend évident et détermine sa victoire. De quoi qu’on se targue, sa réalité nargue: car elle se fait sentir à chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde, implacable comme une loi, comme un arrêt, comme une condamnation.
Déjà, de petits orgueils taraient les franchises de ce rare cœur. Ce monde «inutile» lui paraissait l’être moins, venant à réfléchir qu’il s’y trouvait. Des ardeurs, point d’ailleurs extraordinaires, agissaient en lui et forçaient ses moelles au désir. Désir de quoi? désir vers où? Désir inachevé des luttes, désir vers l’espoir, désir en lequel s’amalgamaient les imaginations d’enfance, qui peignent chez les plus graves avec de rutilantes et infatuées couleurs, et les latentes élasticités de nerfs et de muscles qui croissent, se développent, cherchent l’espace et s’émancipent. Le soleil, quand il brillait, versait de chaudes pluies stimulantes. La victuaille quotidienne gonflait d’alimenteuse et substantielle sève les vaisseaux écarlates du sanguin réseau. Des joies s’épanchaient au contact de mille riens: images d’Epinal, chevaux de bois, contes bleus, pêche aux écrevisses. De très nettes rivalités entre camarades recélaient le presque voluptueux frisson du combat. De curieux mystères à éclaircir, des ignorances à sonder, devinées, mais imprégnées encore de doutes, des attentes, des explorations commandaient l’intérêt et palpitaient. Albert ne pouvait échapper à l’instinct de vivre.
Pourquoi n’aurait-il pas vécu?