—Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier!... Moi, je vous reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgré votre bel uniforme... Ah! en avons-nous fait des parties de cartes, le soir, à l'auberge!... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays... Vous étiez à tu et à toi avec le juge de paix, l'huissier, le percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les bêtes, sur tout... Le jour, vous étiez à courir par monts et par vaux... mais, au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des photos...

—Allez-vous vous taire, nom de Dieu!

—Voyons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fâchez pas, je vous aimais bien... Vous couchiez avec ma femme, c'est vrai, mais je ne vous en veux point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vas la quérir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir.

—Vous allez me foutre la paix immédiatement, sinon...

—Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous étiez Anglais... Qui aurait pu se douter?... C'est que vous parlez rudement bien français pour un Angliche... Ah! j'y suis! oui, pardine, je comprends... Vous êtes avec ces messieurs les Anglais pour les guider...

Schimmel perdit patience. Il dégaina son revolver, et, avant que l'autre ait pu seulement comprendre ce qui lui arrivait, avec la même sûreté de main qui avait abattu le prêtre de Louvain, il lui brûla la cervelle.

Ce fut un beau concert. Les femmes criaient, les paysans se sauvaient, personne ne se rendait bien compte de ce qui s'était passé; on se demandait si c'était un accident, ou quoi. Les soldats menaçaient; Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait déjà, heureusement en allemand, de faire au village son affaire. Le maire et le garde champêtre survenaient en émoi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourné, si le major von Nippenburg, inquiet de l'arrêt de la colonne, n'était arrivé au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde champêtre et, sans s'informer des circonstances de l'incident, il déclara tout de suite à ces représentants de l'autorité qu'on était en guerre, que l'affaire ne les regardait pas, mais concernait exclusivement l'autorité militaire, qui procéderait. Puis il donna l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout clopinant dans un lot de commères gesticulantes, le rebouteur du village qui venait s'enquérir si on n'avait pas besoin de ses soins.


Nous ne savions ce qu'étaient devenus, depuis Louvain, les autres bataillons du régiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps, les autres régiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle grande quand, au soir, nous trouvâmes, bivouaquant sous le couvert d'une forêt, l'effectif divisionnaire à peu près complet. Il n'y manquait que deux bataillons, qui rejoignirent une heure après nous. C'est là que nous pûmes admirer la science de nos états-majors qui parvenaient à diriger, comme sur un échiquier, la marche de leurs unités par des routes diverses et à les amener sans fourvoiement au lieu décidé d'avance, pour les rassembler, au moment prévu, sous la main de leur chef. Cette forêt toute bruissante et résonnante d'armes, au-dessus de laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y voyait réunie, avec ses caissons bourrés d'obus, rendait en outre bien vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se préparaient pour nous.

Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une hôtellerie de touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de garages, servait de mess aux officiers. Elle était tenue par un Allemand naturalisé qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se multipliait en l'honneur de ses hôtes prestigieux, devant les bottes poussiéreuses de chacun desquels, s'il en eût eu le loisir, il aurait voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on seigneurialement, poulets, gigots, lièvres, cuissots de chevreuils, perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poêles, mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches; les tables débordaient d'uniformes et le champagne moussait à flots.