Soudain un remuement se fit dans la masse sanglante; des corps s'écartèrent, s'éboulèrent sous une poussée de l'intérieur; et l'on vit lentement surgir d'entre les cadavres un faciès épouvantable, sans nez, sans sourcils, semblable à un écorché d'anatomie, avec un œil crevé et le front déchiré; puis une épaule, un torse, un bras galonné où manquait la main. A cette apparition spectrale il y eut un moment de stupeur. Promenant sur nous son œil unique, l'horrible fantôme se mit à crier d'une voix stridente:
—Bandits!... Vous n'êtes tous que d'ignobles massacreurs!... La guerre a honte de vous, canailles!... vous la déshonorez!... Peuple d'assassins, peuple de monstres... Je prie Dieu avant de mourir que la France ne vous pardonne jamais vos crimes!...
Kaiserkopf, qui fut le premier à se remettre de cette surprise, put enfin braire:
—Frankreich kaput!
—Ah! Frankreich kapout? salauds!... Pas si vite!... Il y a encore des poilus en France!... Je vous maudis!... Je maudis l'Allemagne!... Deutschland, Deutschland nieder!... Et si vous voulez mon nom, les Boches, eh bien, sachez que le capitaine Labastide vous emm...!
Kaiserkopf s'était précipité sur lui, fou de rage, et braquait déjà dans cette bouche tragique et hurlante le canon de son revolver. Mais avant que le coup partit, le capitaine français, recueillant toutes ses forces, eut le temps de lui envoyer au visage un crachat de sang.
Je ne voulus pas assister à la curée et je m'éloignai. A ce moment, j'aperçus de nouveau Kœnig. Avait-il été présent à cette scène, si pareille à celle qu'il nous avait faite lui-même en Belgique? Avait-il entendu la malédiction du capitaine français?
Le pillage ne put se poursuivre. J'avais à peine rejoint le gros de la compagnie, que des signaux de cornets se mettaient à sonner de partout. Les troupes se reformaient hâtivement. Les officiers couraient, criaient et sacraient. Kaiserkopf, suivi de sa bande, revenait à rapide allure. Le major von Nippenburg galopait autour de son bataillon, qu'il faisait ranger. Notre artillerie recommençait à tirer. Que se passait-il?
Nous ne tardâmes pas à le savoir. De longues lignes rouges se démasquaient au loin, sur notre gauche. En même temps, nous étions arrosés de shrapnells.
—Les Français!... les Français! criait-on.