—Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine.
—A votre santé, messieurs! Nous en boirons d'autres à Paris.
Il nous laissa à notre orgie. Mais avant de quitter l'hôtel, il prit à part le feldwebel Schlapps pour échanger avec lui quelques propos mystérieux.
Je ne sais si nos cent bouteilles y passèrent ou s'il en resta pour les soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe étourdissante. Les bouquets des vieux vins français et les mousses de notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une ébullition extraordinaire, d'une nature différente de nos ivresses nationales, à la fois plus légère et plus capiteuse. Mais pour nous enivrer à la française, nous n'en restions pas moins des Allemands. Flamboyant, hyperbolique et déchaîné, Kaiserkopf perdait tout sens de la dignité:
—Arrive ici, Schlapps, éructait-il, montre-toi, grand salaud, et donne nous le spectacle de ton ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-épic immonde, à ce turc de colonel? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demandé de lui procurer quelque beau garçon pour lui remplacer son mignon de von Bückling!... Ah! ah!... von Bückling!.. Potzsacrament!... En voilà un, bigre, qui a été définitivement emmanché par le diable!... C'est une belle mort!... Son dernier moment a dû être, Donnerwetter! un moment de haute satisfaction... de profonde jouissance, si j'ose, meine Herren, m'exprimer ainsi... Ah! Potztausend! tous ne mourront pas de cette agréable façon, ici!... Mais nous ne donnons pas dans ce vice, nous autres... moi du moins... Ce qu'il nous faut, Sacrament! ce sont des femmes, des femmes et encore des femmes... des femmes de tout âge, de toute couleur, de tout poil... As-tu des femmes, Schlapps?... As-tu songé à nous procurer des femmes?... Je vous présente, messieurs, le plus grand marlou de l'Allemagne... der grœsste Louis... Sans lui que ferions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre capitaine?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-toi!... fais valoir tes talents... Vive Schlapps!... Hoch Schlapps, dreimal hoch!...
Le feldwebel accueillait toutes ces divagations avec une joie bouffonne, des contorsions simiesques, des cabrioles de clown. Il mimait des attitudes obscènes et se donnait en spectacle dégradant à la galerie pâmée de gros rires.
—Alors, Schlapps, c'est tout ce que tu nous offres? continuait le capitaine en avisant les deux servantes de la Licorne qui, tout épouvantées, débouchaient des bouteilles à tour de bras. Eh bien, nous nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, à poil!...
Schlapps et Wacht-am-Rhein se jetèrent sur les donzelles et se mirent à les dépouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirés dans le lustre les rendirent immédiatement souples comme des agnelles, et bientôt, entièrement nues et les cheveux défaits, elles passaient et repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un débordement de gaieté bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les arrosaient de vin rouge.
—Et toi, la mère! hurla Kaiserkopf à l'hôtelière, qui considérait cette scène étranglée de saisissement.
—Oh!... oh!... oh!... messieurs... je suis trop vieille!...