—Ce ne serait pas si bête évidemment, dit Kœnig, mais ce serait déloyal. Or, l'Allemagne ne peut faire une guerre déloyale. Notre force, c'est notre droit.
—Que faites vous donc de la formule de Bismarck: la force prime le droit?
—Jamais Bismarck n'a voulu dire que là où le droit existe, la force n'a pas à le respecter, répliqua Kœnig avec irritation. Bismarck entendait que là où le droit n'existe pas ou est contestable, la force le crée, ce que j'admets. Ainsi dans la question de l'Alsace-Lorraine...
—La force était de notre côté, fit Schimmel.
—Oui, reprit Kœnig. Mais le droit n'était pas du côté de la France. La France avait conquis l'Alsace-Lorraine par la force, nous la reconquérions par la force: rien de plus légitime. Il en est autrement d'un droit reconnu par l'Allemagne, comme l'état de neutralité permanente de la Suisse. Jamais Bismarck n'aurait conseillé, même dans un intérêt stratégique éminent, la violation du territoire suisse.
La discussion se poursuivit quelque temps, coupée par les «khrr, khrr» du baron et les «parfaitement», «très juste» de Max Helmuth, lequel approuvait successivement toutes les répliques des interlocuteurs, y compris les gargouillements de Waldkatzenbach, dont la noblesse équivalait pour lui à la dignité d'officier. On parla du Danemark, du Hanovre, du partage de la Pologne et l'on fût remonté aux invasions des Barbares, si un incident imprévu ne s'était produit, qui mit en révolution toute l'assemblée des dîneurs.
Nous étions justement en train de partager la Pologne en même temps qu'un superbe poulet, quand nous vîmes entrer comme un bolide l'adjudant du régiment, le premier-lieutenant Derschlag. Il accourait tout essoufflé, la tunique fumante sous l'écharpe en sautoir. Cette survenue sensationnelle avait suffi pour arrêter toutes les conversations et suspendre toutes les fourchettes.
—Messieurs, j'arrive... bégayait-il, j'arrive des bureaux de la Gazette de Mag... de Magdebourg. On vient de recevoir... une dépêche. J'en ai pris... pris copie. Je vais... vous la lire.
Il tira un papier mouillé de sa poche intérieure, souffla encore quelques instants, puis commença d'une voix à peine moins haletante:
—«Vienne, 28 juillet»... Messieurs, c'est une dépêche de Vienne.... «Le Journal officiel de la double monarchie publie la déclaration suivante... suivante, signée du ministre des Affaires Etrangères, le comte Berch... Berchtold: Le Gouvernement royal de Serbie n'ayant pas répondu d'une manière satis... satisfaisante à la note qui lui avait été remise par le ministre d'Autriche-Hongrie à Bel... Belgrade, à la date du 23 juillet 1914, le Gouvernement impérial et royal se trouve dans la né... se trouve dans la nécessité...