Cette observation requit tout notre intérêt quand nous apprîmes du major von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en concentrait à Eupen, à Aix-la-Chapelle, et jusqu'à Rheydt et Crefeld.

—Il faut être prêt à tout, expliquait-il mystérieusement.

Mais, à part ce renseignement accessoire et en dépit de ses airs entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von Steinitz était-il mieux informé? C'est possible, mais personne n'eût osé l'interroger. Il se cantonnait dans une réserve hautaine, dont il ne se départait qu'à l'égard du joli lieutenant von Bückling. Mais la faveur marquée qu'il lui témoignait ne procédait pas de sympathies d'ordre militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de stratégique.

Quant au capitaine Kaiserkopf, il ne décolérait pas. Le repos lui convenait peu. On le voyait arpenter à grands pas les abords des cantonnements, la nuque gonflée d'impatience, comme un ours mis en captivité, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses terribles jurons.

Le soir, après la musique, alors que les hommes regagnaient leurs dortoirs, après même le Kommers des officiers, qui durait jusqu'à onze heures, on l'apercevait rôdant sous la lune, suivi de son fidèle feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus cruelles perplexités, paraissaient mâchonner entre leurs dents rageuses:

—Pas de femmes!... Pas de femmes!...

Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit, tandis que subrepticement, comme pour narguer leur «pas de femmes», l'ombre du lieutenant von Bückling quittait sa chambre pour se glisser du côté de la petite maison à deux étages où brillait, telle une étoile, la lampe laborieuse de colonel.

Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais à mes rêveries, dont le cours plus chaste et plus poétique ne tardait pas à m'emmener vers les parages familiaux du Harz, où le conseiller de commerce et Mme la conseillère de commerce, l'un lisant son Berliner Tageblatt, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute à moi; et pendant que du baraquement voisin les ronflements énormes de Wacht-am-Rhein témoignaient de sa fatigue et de l'emploi énergique de sa journée, je descendais à mon tour au sommeil par le détour obligé de Goslar, où je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorothéa.


Le deuxième et le troisième jour d'août succédèrent au premier. Deux journées torrides. Le mystère s'épaississait de plus en plus autour de nous. La France qui, paraît-il, armait en secret depuis deux semaines, venait de décréter sa mobilisation générale et, le 3, au matin, la nouvelle se répandait, comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre du camp, que la Russie nous avait déclaré la guerre. Pour fêter cette bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le champagne à ses officiers.