Et tandis que le train hurlant s'éloignait vers Aix-la-Chapelle, un autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le croisait et entrait en gare. Il était bondé de soldats de l'active, jeunes, bouillonnant de vie, agitant à toutes les fenêtres, des bonnets trépidante et des casques en délire. Les wagons étaient décorés de drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions: «Nach Paris!... Train de plaisir pour la France!... A bientôt au bal des Veuves à Montmartre!... Gott mit uns!...» Des accordéons beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait Morgenroth, Morgenroth, leuchtest mir zum frühen Tod et Kürassier sind lustige Brüder. C'était la folle ivresse, la frénésie, l'hystérie, l'épilepsie.
Electrisée, la foule rugissait et trépignait d'allégresse. Les nôtres et les landsturmiens vociféraient: «Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez dur!.... Laissez-nous-en!.....» Moi-même, je fus pris par cette démence et, comme par une effroyable réaction au spectacle des blessés, je joignis férocement ma voix au sabbat.
Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare celui qui en revenait, le nouveau train de blessés. Et les mêmes scènes recommencèrent. De celui-là on tira six cadavres, qui allèrent rejoindre les quatre premiers sous une bâche. Le lendemain les landsturmiens les enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires.
Quand nous remontâmes à notre stationnement, tout s'organisait pour un imminent départ. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on entendait le cliquettement du téléphone de campagne. Le soir tombait. D'étranges lueurs trouaient, à l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De distance en distance, des sonneries cornaient et se répondaient, plus ou moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procédèrent à une distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses préparatifs.
A dix heures, le bruit se répandit que l'avant-garde se mettait en route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de cavalerie de tête d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avancée et de trois compagnies de tête, puis d'un groupe d'artillerie, de deux bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'équipage de ponts divisionnaire et d'une colonne légère de munitions. Le tout pouvait s'échelonner sur quatre à cinq kilomètres et prit deux heures pour vider le terrain. Ils descendirent et contournèrent la colline et nous entendîmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le gros commença à s'ébranler. Ce fut d'abord un régiment d'infanterie, précédé d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie, un régiment et demi, comportant cinquante-quatre pièces, autant de caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service, une voiture observatoire, sur près de trois kilomètres. Notre brigade partit ensuite vers trois heures; elle était longue de quatre kilomètres, avec ses bataillons énormes et ses compagnies gonflées. Nous étions suivis de trois colonnes légères de munitions, de la compagnie d'ambulance et de cinq ou six kilomètres de trains régimentaires. La tête de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras de la Belgique, que la queue se détachait à peine du versant caillouteux et sapineux où nous avions reçu notre première image de la guerre.
Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur notre gauche les lueurs qui fulguraient de Liége. On nous poussait à une forte allure, sans haltes, comme si l'on eût été pressé de libérer la route pour donner passage à de nouveaux contingents. La buée, la poussière, le temps orageux couvraient le ciel, où nulle étoile ne tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente à venir. Nous progressions à grands pas depuis plus de trois heures et nous distinguions encore à peine ce qui se présentait autour de nous. Lorsque la lumière fut moins rare, nous nous trouvâmes dans un paysage doucement mamelonné de pâturages coupés de vergers. Aucun être vivant ne l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un château féodal couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois.
—Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en dégageant un geste indicatif.
Une ferme calcinée tordait au bord de la route son squelette noirci.
Mes soldats se poussaient joyeusement du coude.
—Nous sommes en Belgique, disait l'un.