V

Nous fîmes halte, au soir, près d'un boqueteau de petits chênes et de coudres. Nous étions fatigués par cette rude journée de marche, l'excitation de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil d'août et l'émotion du défilé devant le général von Kluck. La division s'était peu à peu morcelée dans ses éléments; notre brigade s'était sectionnée; le régiment lui-même n'était plus au complet, le bataillon von Putz ayant disparu dans la direction de l'est.

Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour voisinage que deux fermes carbonisées. La région était pleine de troupes: il y en avait à Fouron, à Warsage, au camp de Mouland, les unes qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coupé tous les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille bruits alarmants. Le pays était infesté de francs-tireurs. On en prenait et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands avaient déjà reçu des balles de ces bandits. Les femmes mêmes, lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient à d'incroyables sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du 25e aux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps, surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches civils que l'on exécutait.

A part cela, aucune nouvelle précise. Nous ne recevions ni lettres, ni journaux. Les conjectures circulaient, énervantes, venues on ne savait d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille en Lorraine. La petite armée belge enfoncée par notre cavalerie était en déroute devant Bruxelles. Cependant Liége résistait toujours: la canonnade qui persistait à nous en parvenir, augmentait, selon le vent, jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la fureur.

Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes quelques heures plus tard. Après une marche cahotante à travers des trèfles et des labours, nous joignîmes une route qu'encombraient des colonnes de parc. Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros villages incendiés, pillés et déserts, seuls quelques cadavres en habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient devenues les populations, quand nous rencontrâmes un lamentable cortège d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une douzaine de uhlans.

—Du pain! criaient les déportés. A boire!... Où nous mène-t-on?

Vorwærts! aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons.

Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde affolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route, où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des traînées sanglantes.

Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: VISÉ, 2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit:

—C'est sur la Meuse. Il y a un pont.