—Devant la porte, il hésite. Sonnera-t-il? Redescendra-t-il pour aller chercher un serrurier? Enfin, il sonne. Le domestique de M. de Rocrange se présente. «Monsieur n'est pas chez lui,» dit-il, avant même que M. Facial lui ait adressé aucune question. M. Facial ne réplique rien. Il empoigne le valet par le collet, le jette sur le palier et ferme la porte sur lui. Puis il se met en devoir de se diriger dans cet appartement qu'il ne connaît pas. Il entend des voix; il traverse une ou deux pièces; il écarte une portière, et, dans un salon qu'éclairent deux lampes à grands abat-jour violets, il se trouve en présence de M. de Rocrange qui marche à lui. Dans le fond, Mme Facial, en robe blanche, toute droite, très pâle.
—Mon Dieu que va-t-il arriver? palpita la baronne.
—Vous pensez bien que le domestique, un instant étourdi, s'était précipité sur les traces du visiteur inopportun. Mais trop tard. Il n'eut plus qu'à assister de loin à ce qui suivit. «Monsieur, débuta Rocrange froidement, vous avez assurément tous les droits légaux sur la femme que vous trouvez ici. Ces droits, par malheur, ne correspondent pas toujours à la justice et à la moralité. Nous nous aimons. Or, nous considérons notre amour comme ce qu'il y a de plus important. Vous jugerez peut-être que vos droits méritaient cette place d'honneur. S'il en est ainsi, je suis prêt à vous accorder toutes les réparations que vous exigerez, hormis celle de renoncer à la femme que j'aime.» M. Facial resta deux bonnes minutes à revenir de sa stupéfaction. Sans répondre à Rocrange—que lui aurait-il répondu!—il s'avança sur sa femme en criant: «Malheureuse, c'est donc vrai, vous me déshonorez!» Mme Facial, avec un calme que lui aurait envié plus d'une coupable, répliqua: «Je n'ai point à vous rendre compte de ma conduite. Elle ne regarde que moi. Je dois néanmoins vous demander pardon d'une chose. C'est de vous avoir laissé ignorer jusqu'à présent que je vous trompais. Mais Dieu m'est témoin que mon intention était de vous faire part de la vérité. Ce soir même vous auriez tout su. Vous m'avez prévenue. Je regrette amèrement que les circonstances vous donnent lieu de croire que je ne suis pas une honnête femme.» La scène devenait de plus en plus étrange. Le mari outragé s'apercevait du rôle passablement ridicule qu'il allait jouer. Il voulut payer d'audace. Pas d'explication ici, prononça-t-il, sévèrement. Suivez-moi. C'est au domicile conjugal que, devant votre mari et votre juge, vous pourrez tenter d'excuser votre faute.» Elle ne bougea pas. «Obéissez!» fit-il, en la saisissant par le bras. Elle poussa un léger cri. Mais déjà Rocrange bondissait: «Vous vous méprenez, Monsieur, et je ne saurais permettre que vous exerciez chez moi des prérogatives que je ne reconnais pas. Madame est libre ici, c'est à moi seul que vous avez affaire.»—«Qui êtes-vous, Monsieur?»—«Un homme, comme vous.»—«Moi, je suis le mari.»—«Et moi, l'amant.» M. Facial s'arrachait les cheveux. «Mais, je vais faire monter la police!» menaçait-il. C'était grotesque. Il le sentit, et ne trouvant plus rien à dire, devant cette situation brutale et cette fermeté incompréhensible des deux complices, il prit le parti de se draper d'une dignité un peu tardive et de se retirer en bon ordre. Il fit bien, car s'il avait continué sur ce ton, Rocrange était homme à ne pas le ménager. Je dois dire qu'à aucun moment M. Facial ne fit mine de se faire rendre raison par les armes. Eut-il tort? Je ne voudrais pas l'affirmer. Cela n'eût rien réparé du tout, et il eût, par contre, couru grand risque de se faire blesser par Rocrange, qui est, comme chacun sait, un adversaire peu commun. Quant à la dame qui fut cause de ce beau scandale, je vous l'abandonne. Si le mari fut peu noble, l'amant peu scrupuleux, elle, à coup sûr, fut bien franchement...
—Une coquine, siffla Mme Sermais.
La haine et l'envie criaient sur le visage des femmes. Tout à l'heure, elles pouvaient encore rire; une maligne joie éclairait leurs yeux; leur indignation était de surface. Maintenant, elles s'irritaient sincèrement. Ah! celle-là qu'elles affectaient de mépriser aimait et était aimée! Soutenue par une foi qu'elles ne connaîtraient jamais, celle-là avait réussi à inspirer à un homme une passion désintéressée! Celle-là osait être heureuse par-dessus les conventions et malgré les lois! Jamais elles ne pardonneraient. Le récit de Sénéchal venait de les exaspérer. L'adultère passe, mais l'amour! Tout ce qu'elles avaient en elles de pervers, de féminin, de parisien frémissait et se révoltait.
—Après son attitude dans cette scène, expliqua le sénateur, on comprend qu'elle soit restée insolente jusqu'au bout.
—C'est-à-dire qu'on ne comprend plus du tout, dit la baronne. Cette femme est un phénomène d'impudence.
—Une énergumène.
—Sans son aventure qui l'a rendue désormais impossible, même dans les pires milieux, nous n'aurions pas tardé à la voir présider quelque ligue grotesque pour l'émancipation de la femme.
Et la Sénéchale, qui était stérile, s'écria: