Chandivier reçut d'abord très mal la chose. Il pleura; il s'arracha les cheveux; il parla de suicide et de meurtre. Puis, il s'apaisa; puis, il comprit. Il comprit que sa folle maîtresse l'avait dévoré jusqu'aux os, qu'il était inévitable que, pratique dans sa folie, elle le lâchât impitoyablement, qu'en conséquence il valait bien mieux que cette opération nécessaire s'accomplît au profit de son ami intime, de son cher ami Facial, lequel n'aurait jamais le triste courage de lui fermer sa porte, ainsi que l'aurait sûrement fait un étranger. Et il arriva qu'au lieu de se brouiller avec le nouveau propriétaire de Rébecca, Chandivier se considéra plutôt comme uni à lui par un nouveau lien, un lien, en quelque sorte, de famille. Il fut l'hôte assidu du petit hôtel; son couvert fut toujours mis à table; il eut une chambre dans la maison. Il vécut dès lors en véritable parasite auprès de Facial et de Rébecca. Son abjection devint même si grande, que Facial, qui avait des tendances à la jalousie, finit par le croire incapable d'être autre chose qu'un bénévole eunuque.
Le séjour de Rébecca au Théâtre-Français n'avait pas duré longtemps. Complètement insuffisante, elle n'alla pas au-delà de deux ou trois petits rôles, où, par déférence pour ses protections, on voulut bien l'essayer et qu'on lui retira presque aussitôt. Devant l'hostilité de ses camarades et l'indifférence du public, elle ne s'entêta pas trop, et, après quelques accès de rage, demanda elle-même la résiliation de son traité. Une autre idée lui avait poussé en tête. Elle avait envie d'aborder le café-concert. Puisqu'elle réussissait si bien la chansonnette et que chaque fois qu'elle servait le Museau de Dodore en société elle obtenait un si colossal succès, n'était-ce pas sa vraie vocation? Et n'était-il pas plus glorieux de devenir une divette à la mode, de voir circuler tout Paris sous son fausset et d'entendre brailler ses refrains par les foules, que de grimper péniblement à la remorque de Corneille et de Molière jusqu'à la médiocrité dans le grand art? Rébecca se sentait créée pour faire frétiller les têtes du bout de son orteil.
Facial, Chandivier, tous les amis de la future divette approuvèrent son projet. Mais on ne la laissa pas s'aventurer au hasard dans la carrière. On lui fit subir une préparation consciencieuse, on lui créa un répertoire inédit où tout le monde collabora, elle répéta des mois et des mois devant ses familiers, qui, prenant au sérieux leur mission, conseillaient, critiquaient, formulaient leurs observations, déclaraient bien ou mal, choisissaient au milieu du flot de ses inventions, toutes plus saugrenues les unes que les autres, celles qui étaient capables de constituer des effets certains, une originalité décisive, un tremplin pour la popularité. On s'amusait beaucoup; on avait trouvé là un divertissement vraiment passionnant. Chaque soir, on se réunissait en cénacle; Rébecca faisait l'étude d'une chanson, couplet à couplet, détaillant, reprenant, essayant mille façons de dire, de lancer les mots, les bras et les jambes; Facial était grand juge et tranchait en dernier ressort; et quand enfin le chef-d'œuvre sortait des limbes, on s'extasiait, on se félicitait, on prédisait le plus formidable succès que les annales du concert eussent jamais enregistré.
Lorsque la chanteuse fut déclarée en possession de son art, on élargit le cercle de ceux qui étaient admis à saluer le lever de la nouvelle étoile. Des journalistes furent invités. On organisa toute une campagne de réclame préventive. Le mot d'ordre fut donné: Rébecca-artiste, Rébecca-chic suprême, Rébecca-prodige. Cela coûta fort cher à Facial; mais dans le feu de l'enthousiasme, il dépensait sans compter. Et avant d'avoir paru devant le public, Rébecca était déjà célèbre.
Le triomphe de son début dépassa toutes les prévisions. La salle, chauffée à blanc, acclama la chanteuse avec frénésie. Il semblait que ce fût une révélation, un art nouveau qui naissait, merveilleusement adapté au goût, au scepticisme, à la veulerie contemporaine. On était enchanté, on humait avec prédilection le relent de ces géniales inepties, on s'électrisait au contact épileptique de la sirène d'égout qui les aboyait. Le Museau de Dodore surtout alla aux nues. C'était ça. Le public avait trouvé son idole, et Rébecca son chemin de Damas.
Le soir même, comme Facial, tout fier, répandait à ses pieds son tribut de félicitations, elle lui dit:
—Tu sais, mon gros, depuis aujourd'hui, tu me doubleras mes appointements. N'oublie pas que tu entretiens une divette.
Et Facial doubla, trop heureux d'être le protecteur attitré d'une chanteuse dont le boulevard fredonnait déjà le refrain fameux:
Il fouille, il fouille,
L'museau d'Dodore,
Il fouille, il fouille,
Il fouille encore,
Troulaïtou,
Il fouill' partout!