—Chère madame, dit-elle après s'être assise et avoir reçu une tasse de thé des mains de Julienne, le vicomte m'a priée de l'excuser auprès de vous, un rhume le retient à la maison. Moi-même, j'aurais peut-être été privée du plaisir de vous rendre visite, si M. de Rocrange, mon frère, lequel avait d'ailleurs de son côté l'intention de se présenter chez vous, n'avait bien voulu prendre la place de mon mari. Vous savez que je n'aime pas à sortir seule.
Pauline reprit possession d'elle-même. Une joie exquise coulait dans ses veines. Si Odon avait tenu à la revoir, n'était-ce point qu'il s'était passé entre eux quelque chose qu'il n'oubliait pas plus qu'elle? Et maintenant, rien qu'à surprendre dans ses yeux de ces regards qui ne trompent pas, au milieu des paroles quelconques qui voltigeaient autour d'eux et qu'eux-mêmes prononçaient, elle sentait à n'en pas douter l'intérêt excité par elle chez l'homme dont elle éprouvait le charme. Odon était semblablement heureux. Il leur semblait à tous deux, sans s'être encore rien dit, qu'ils venaient de se comprendre.
Mais ils s'observèrent scrupuleusement. Exposés aux malveillances, un signe eût pu les trahir. Pauline n'avait pas l'astuce et l'aisance de Julienne, qui permettaient à celle-ci de mener plusieurs intrigues de front, en plein salon, et avec un tel sans-gêne que chacun, admirant son esprit et sa grâce, oubliait de se demander ce qu'il y avait de sérieux sous sa comédie et affectait de considérer comme de brillantes plaisanteries ses plus impudentes audaces. Pauline était trop sincère, et surtout faisait trop l'effet de l'être, pour que chacune de ses manifestations ne fût pas grosse de conséquences. Elle obviait à ce défaut par une prudence et un tact parfaits. Elle avait si bien réussi jusqu'ici que, comme Réderic l'avait dit à Odon, il ne courait pas sur elle le moindre bruit ayant quelque consistance. Julienne ne laissait cependant pas de l'épier. La sachant discrète et la seule femme dont elle n'eût pas à craindre l'hostilité, elle prenait plaisir à ne lui rien cacher de sa vie. Mais elle eût voulu que Pauline lui rendît la pareille, sans songer qu'elle-même était incapable d'inspirer à son amie une semblable confiance; et quoique celle-ci lui assurât toujours qu'elle n'avait aucune confidence à faire, Julienne n'en était que plus disposée à croire qu'il y avait quelque chose et à chercher ce que pouvait bien être ce quelque chose.
Odon avait un grand usage du monde. Rompu à toutes ses roueries, il n'en craignait ni les chausse-trappes, ni les pipées. Il savait se mouvoir sans risques au milieu des réseaux tendus de tous côtés. Il se riait des dangers de cette sorte et s'amusait à les braver. Il faut dire aussi qu'il prenait peu de soin de sa réputation, ou plutôt qu'il n'ignorait pas que pour un homme la meilleure des réputations consiste à n'en pas avoir. Se faire passer pour suffisamment amateur de femmes, dissimuler aux jugements mondains la noblesse de son caractère, la philosophie de son esprit et la sentimentalité de son cœur, était son unique conduite. Il ne s'ouvrait guère qu'à de rares amis et aux femmes qu'il aimait. C'était à se ménager ces affections secrètes que toute son habileté était déployée. A la limite de son cœur devait s'arrêter l'intrusion du monde.
Se sentant surveillé, Odon s'abandonna à toute la fantaisie de son imagination pour dérouter les conjectures. Lui qui avait fui Paris, altéré de solitude et d'accalmie, il parla en termes émus de cette nostalgie du boulevard qui atteint le Parisien aussitôt qu'il a franchi les fortifications; il exécuta des dithyrambes sur la joie du retour, le plaisir de retrouver les petits theâtres et les restaurants de nuit; il s'excusa d'avoir perdu le goût du terroir, de s'être rouillé, et demanda plaisamment des explications sur certains mots forgés pendant son absence et qu'il prétendait ne pas comprendre. Ces dames étaient ravies, et Pauline, trompée elle-même, ne reconnaissait pas l'homme qui, peu de jours auparavant, lui avait parlé de l'amour avec tant d'élévation.
La conversation continuait, et Odon en était à des récits humoristiques sur divers traits de mœurs étranges observés dans le cours de ses voyages, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau pour livrer passage à Sénéchal et à son épouse. A la vue de la Sénéchale, Julienne ne retint pas une moue caractéristique. Complètement transformé aux côtés de sa plantureuse moitié, le sémillant sénateur se révélait grave et plein de componction. Sa langue n'en restait pas inactive pour cela, mais au lieu de compliments musqués et de galanteries obséquieuses, c'était une série de cancans qu'elle affilait.
—Eh bien, commença-t-il à peine assis, vous savez la nouvelle?
On se disposa à écouter, tandis que la Sénéchale, qui probablement la savait, la nouvelle, roulait des yeux effarés.
—Une nouvelle, c'est peu dire, reprit Sénéchal: un scandale!