—Quelle question! Voilà une femme mariée, une mère de famille peut-être, qui au lieu de rester fidèle à l'engagement qu'elle s'est complu, sans doute, elle-même à prendre, trompe son mari, jette la désolation dans un cœur d'honnête homme, scandalise ses proches, et je n'en serais pas choqué? Voudriez-vous, vraiment, que j'assiste impassible à ce spectacle d'une femme que chacun croyait honorable et qui se montre tout à coup aussi dépourvue de sens moral que la plus vile des créatures?
—N'allez pas trop loin: elle ne s'est pas vendue.
—Qui sait? Une femme capable de tromper son mari est capable de se vendre à son amant. «Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe!» a dit le poète. Nous n'insultons pas; loin de nous l'idée d'insulter; l'insulte serait basse: mais nous jugeons, et nous condamnons; nous avons le droit de juger et le devoir de condamner.
—Jugez, condamnez, si vous vous en sentez le courage. Mais ce qui vous choque le plus, ce n'est pas le crime, ce que vous appelez le crime: ce qui vous choque, c'est que cette pauvre femme se soit laissé prendre. Votre indulgence, vos hommages à celles dont vous connaissez ou soupçonnez parfaitement les mœurs, mais qui sont assez adroites ou assez heureuses pour échapper au scandale; votre indignation, votre mépris pour celles, parfois bien moins coupables, qui ne savent pas ou ne veulent pas l'éviter: voilà la mesure de votre justice.
—Certainement, dit Facial. Notre justice humaine ne peut pas, ne doit pas aller au-delà de ce qui est prouvé. Voyez ce qui se passe pour les assassins et les voleurs: on ne les traîne devant les tribunaux que lorsqu'on les a arrêtés, et on ne les condamne que quand leur culpabilité a été démontrée. Il y a vraisemblablement par le monde quantité d'assassins et de voleurs qui ne sont pas dans les prisons: mais on ne les connaît pas, et la morale publique est sauve.
—Donneriez-vous votre main à un homme que vous sauriez pertinemment avoir volé? Non, n'est-ce pas. C'est ce que vous faites cependant chaque jour en faveur d'hommes et de femmes dont vous pourriez nommer les maîtresses et les amants. Votre comparaison ne vaut rien.
—Écoutez, Pauline: vous ne savez pas ce que vous dites; vous vous nourrissez de lectures malsaines; votre conversation est déplorable.
—Et l'amour, qu'en faites-vous? Aimait-elle son mari, Mme de Saint-Géry? Son mari l'aimait-il? A-t-elle vraiment jeté la désolation dans un cœur d'honnête homme, pour employer vos expressions? Le cœur de M. de Saint-Géry! On peut supposer que le comte des Urgettes avait, au moins, autant de cœur que lui et qu'il était aussi honnête homme! La désolation eût alors été de son côté, si elle fût restée fidèle. Et qui a-t-elle déshonoré, sinon elle, elle uniquement? Saint-Géry fera tout comme avant les beaux soirs du boulevard et les belles nuits du cercle; des Urgettes sera félicité, entouré, choyé, à moins qu'il ne se dérobe à des succès certains et ne se consacre entièrement à celle qui, suivant vous, a commis le crime de l'aimer.
—Vous tombez bien! Le comte des Urgettes cesse toute relation avec Mme de Saint Géry. Il la «lâche»: entendez-vous bien?
—La malheureuse! s'écria Pauline saisie.