Enfin Christine prit la main qu'il lui tendait et entra dans la barque.
«Adieu!—au revoir!—à bientôt!—écrivez-nous!»
Toutes ces exclamations retentirent à la fois; puis les deux châtelaines rentrèrent avec les enfants, et trois coups d'aviron mirent les voyageurs en pleine eau.
Quand Georges et Christine se virent seuls dans cette barque, avec un rameur, Suédois pur sang, qui n'entendait pas un mot de français, l'étrangeté de leur position les frappa tout d'abord: ils se regardèrent en souriant, et se dirent que ce n'était pas ainsi qu'ils auraient cru se retrouver.... «Car nous devions nous retrouver! dit Georges.
—Je le désirais,» répondit Christine avec cette simplicité et cette franchise que tous ses amis louaient si fort en elle.
Ils étaient assis l'un près de l'autre sur une planchette étroite, à l'arrière du batelet. Le lac Clara, qui succède au Mélar, n'est pas très-large en face de Skokloster; mais ses rives assez basses ont des ondulations charmantes. Çà et là des roches de granit et de porphyre, couronnées d'une aigrette de sapins tremblants, se dressent comme des géants pétrifiés; deux ou trois petites îles, jetées au milieu du lac irrégulièrement, rompent la monotonie des lignes et varient le tableau, auquel la grande masse carrée des constructions de Skokloster, bâti avec l'imposante lourdeur des premières années du dix-septième siècle, servait de fond magnifique. La soirée était splendide; de petits nuages roses couraient dans le ciel, ce beau ciel du Nord, si délicatement bleu; des vapeurs blanches, argentées, chassées par un vent frais, roulaient sur le lac vert et transparent, troué de mille fossettes, comme la joue d'un enfant qui rit.
Les circonstances extérieures exercent sur nous plus d'influence qu'on ne le croirait tout d'abord, et l'on ne doit point reprocher au romancier de les décrire, parce qu'elles modifient souvent les sentiments chez ses personnages. En tête-à-tête, sous le ciel et au sein de la belle et libre nature, on ne parle point à une femme comme on ferait dans un salon, au coin du feu ou au bord d'un piano. C'est le privilège de notre âme de s'exalter et de s'agrandir avec les spectacles qui l'entourent.
M. de Simiane et Mme de Rudden éprouvèrent d'abord un instant de contrainte, et cet embarras, qui n'est point sans charmes, d'un homme et d'une femme qui se trouvent seuls ensemble, pour la première fois, sous l'empire d'une émotion vraie et profonde. Pour avoir trop à se dire, ils ne se parlaient pas. Georges jouissait de son trouble même, et plus encore de celui de Christine. Il regardait à la dérobée sa belle compagne, qui laissait tremper dans l'eau le bout de son rameau fleuri. Elle fit un mouvement pour ramener son châle sur sa poitrine, et, comme le cachemire rebelle volait au vent sur ses épaules, Georges prit les deux bouts et les croisa sur elle, avec la douce câlinerie d'une jeune mère. Christine frissonnait. Sans le vouloir, sans le chercher du moins, Georges effleura sa main.
«Comme vous avez froid!» lui dit-il. Il mit dans sa voix je ne sais quelle inflexion tendre et quelle douceur caressante.
«Oui, reprit Christine sans relever les yeux; il faisait très chaud chez la comtesse; l'air est vif, j'ai été saisie. Ce ne sera rien; le trajet est si court!»