Puisque je te dis qu'elle m'aime!
Va! j'étais bien triste, hier encore, hier matin du moins. Il y avait si longtemps que je n'entendais plus parler d'elle! Je croyais par moments que tout était fini, avant que rien fût commencé, et que je ne la reverrais jamais, et il me prenait alors, non pas un désespoir,—n'abusons pas des grands mots,—mais une désespérance profonde, et je ne sais quel découragement plein d'amertume.
Henri, nous avons vécu ensemble longtemps; tu es mon ami; mon seul ami; tu as été plus d'une fois témoin des orages de ma vie.... tu crois savoir ce que je puis souffrir, parce que tu sais de quelles passions ma nature est capable. Oh! la passion, c'est une grande chose, sans doute; mais la tendresse, c'est bien plus! Cette femme dont je t'ai parlé à peine, que j'avais vue deux fois, avec qui j'ai valsé dix minutes, eh bien, Henri, je ne voulais pas te le dire, mais je l'aimais! Peut-être n'éprouvais-je point pour elle ces ardents désirs qui, plus d'une fois déjà, se sont allumés en moi; mais je sentais à sa seule pensée une tristesse mêlée de je ne sais quelle douceur infinie; un charme prenait tout moi. Et elle n'était plus là! et je ne savais pas si elle reviendrait, et je ne pouvais même pas parler d'elle: quand on aime on devient discret: il y a un grand respect au fond de tout grand amour. Je me contentais de souffrir seul, et à toi-même, ami, je ne voulais pas te dire que je souffrais! Mais, vois-tu, la tristesse se cache mieux que la joie, et aujourd'hui la joie me flambe dans les yeux, me rit sur le visage; je suis heureux: je veux que tu le sois avec moi! Elle m'aime! c'est pour moi que le printemps fleurit; c'est pour moi que chantent les buissons; elle m'aime: je suis le roi du monde!... Je l'ai donc revue hier; plus belle que jamais, et plus touchante en sa grâce mélancolique; c'était au château de Skokloster, par hasard.... un hasard béni! Je ne te raconterai pas cette journée.... un enchantement depuis la première heure jusqu'à la dernière.... Il y a eu surtout une promenade en bateau sur un lac! Mais je ne suis pas un écrivain, moi, et puis les mots sont des traîtres, qui ne disent jamais ce qu'on veut leur faire dire. Il faudrait mettre tout cela en musique de Bellini, et aller le chanter sous ses fenêtres! C'est bien peu de chose pourtant! quelques paroles échangées à voix basse, sous les yeux d'un batelier.... il est vrai qu'il ne nous regardait pas! seulement le temps de traverser le lac!... Qu'il est étroit, ce lac!.... Avec elle, je me serais embarqué pour l'Amérique dans cette barque fragile.... Avec elle!... oh! mon ami, comme ces deux mots me sonnent doucement aux oreilles! Enfin, sa main rapidement serrée, baisée à peine, non!—pas même cela!—et c'est tout! et je sens que j'ai maintenant des souvenirs pour ma vie, si longue qu'elle puisse être. Ah! si seulement tu les avais vus, tournés vers moi, ces grands yeux d'un bleu sombre.... deux violettes qui regardent! A présent tu en sais autant que moi. Je n'ai rien demandé; on ne m'a rien promis; l'avenir est tout mystère, et je l'attends avec une confiance qui n'est pas sans trouble. Pour toi, cher ami, voilà décidément que tu passes à l'état de confident; pardonne-moi: je recommencerai.
P. S. Quand tu écriras à Paris, dis donc à V.... de m'envoyer une caisse pleine de toutes sortes de choses. On ne s'habille pas ici: on se fagote et je tiens à représenter dignement mon pays!»
Georges sonna pour envoyer cette lettre à l'ambassade: le courrier partait le jour même pour l'Allemagne.
Le domestique, en rentrant, lui en remit une autre. Le cachet n'était point aux armes des Rudden: les trois merlettes au chef, et l'épée en pal, qu'il avait vues sur la voiture de la comtesse. C'était une étoile d'argent sur fond d'azur, dont les rayons effleuraient une mer de sinople. Il sut depuis que c'étaient les armes des Oxen-Stjerna. La comtesse, car la lettre était d'elle, redevenait jeune fille pour lui écrire; l'écusson conjugal des Rudden n'avait rien à voir dans sa lettre, et, par une attention délicate, elle avait repris, ce jour-là, les armes de son père. Georges regarda quelque temps ces jambages déliés, longs, peu formés, guère lisibles, qui allaient peut-être lui apprendre l'avenir de sa vie; il fit sauter le cachet, et, d'un seul coup d'œil, lut ces deux lignes:
«Dans trois jours je serai à Stockholm. Si vous avez un peu de bonheur dans l'âme, n'y laissez lire personne.»
Aucun timbre ne maculait l'enveloppe: le billet avait été apporté. Georges le relut vingt fois, étudiant chaque mot et chaque lettre, jusqu'à ce qu'il fût pour ainsi dire daguerréotypé dans sa tête; il atteignit alors un petit coffret d'ébène doublé de cèdre, l'ouvrit, en retira quelques papiers, des fleurs séchées, des rubans fanés qu'il jeta au feu; puis il mit à leur place la lettre et le mouchoir de la comtesse. Les célibataires qui ne furent pas toujours vertueux ont nécessairement, dans leur mobilier, une boîte discrète ou un tiroir secret, véritable appartement garni dont les habitants reçoivent plus ou moins souvent congé, suivant la constance ou la légèreté du propriétaire.
«Dans trois jours! disait Georges en retirant la clef du coffret d'ébène. La lettre n'est pas datée.... mettons qu'elle soit écrite d'hier.... il le faut bien, pour qu'elle arrive aujourd'hui; Christine sera ici après-demain.... demain peut-être!... Demain!... ah! je ne me croyais pas si jeune!»
Il se fit habiller et alla au cercle, où on ne l'avait pas vu depuis dix jours. Il traversa la salle de billard: le chevalier de Valborg faisait une poule avec cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels se trouvait le baron de Vendel. Le chevalier vint à lui.