«Chère Maïa! voici tantôt deux mois que je ne t'ai donné signe de vie; si je cherchais bien, je trouverais des excuses: la mort auprès de moi, des ennuis et des chagrins tout autour; un petit rôle de sœur de charité que j'ai joué à huis clos au bénéfice de ma tante et de mes cousines, et puis ceci, et puis cela! Enfin, ma chère, mille prétextes et mille excuses.... si seulement je savais mentir.... mais je ne sais pas! Donc, la vérité vraie, c'est que j'étais fort embarrassée de ce que j'avais à te dire.... Il y avait quelque chose, mais quoi?—Moi-même je ne le savais pas encore.... Je te vois d'ici bien intriguée, ma belle curieuse, et j'en ris! Or çà! madame l'ambassadrice, comment sont faits les secrétaires de la légation française à Copenhague? Il y en a un ici, un certain Georges de Simiane, qui est en train de ravager le cœur de ton amie. Ah! Maïa, que je suis heureuse de l'avoir si bien gardé, ce pauvre cœur, pour le lui donner tout entier! Tu fais un geste d'étonnement; tu demandes quels beaux feux ont si vite fondu toutes mes glaces: tu voudrais des détails. Le plus étonnant, ma chère, c'est qu'il n'y en a pas. Mon histoire, c'est tout et ce n'est rien! Je l'ai vu deux fois, trois peut-être, et encore ce n'est pas sûr! Mais il me semble que j'ai été créée et mise au monde pour lui.

Mon cœur, en le voyant, a reconnu son maître!

«Prends garde, c'est un vers français que je cite là depuis que je.... j'allais dire depuis que je l'aime, mais ce serait trop tôt, n'est-ce pas? je ne lis plus guère que des livres français. Je ne veux être étrangère à rien de ce qui l'intéresse. Il est très-beau, distingué plus encore, et jeune! Ah! trop jeune! c'est là son seul tort et mon seul malheur.... Vingt-six ans.... et moi!... c'est effrayant, n'est-ce pas?... Mais que veux-tu? ce n'est pas sa faute.... encore moins la mienne. Enfin, il en sera ce qu'il pourra. Il ne faut pas marchander avec son bonheur.... Mon bonheur, eh bien! oui, le mot est dit, et je ne le reprends pas! je suis heureuse.... depuis hier, et pour la première fois de ma vie. Tu sais que je l'avais rencontré au bal du comte de F.... Toi, chère âme calme et sereine, tu ne crois pas à ce que nos grand'mères appelaient le coup de foudre! Le coup de foudre a du vrai! Le lendemain je quittais Stockholm, mais j'emportais un souvenir!... De longs mois se passèrent; j'étais inquiète et triste; je me croyais oubliée: c'est notre sort, à nous autres femmes.... Les absentes ont tort, bien plus encore que les absents! Enfin, nous nous sommes revus, ce matin même, chez la comtesse de Brahé. Nous avons passé le lac ensemble. Oh! j'étais bien troublée, et lui bien ému. Chère Maïa, tu me l'as dit vingt fois, cette discrète émotion de celui qui nous aime, n'est-ce pas pour nous le plus tendre et le plus charmant des hommages? et si tu l'avais vu quand il me prenait la main! Sans ce batelier sournois, qui nous regardait du coin de l'œil, je crois que je me serais jetée à son cou la première.... Ne me gronde pas, ma belle sérieuse; je me suis assez grondée moi-même. Mais que veux-tu? J'ai perdu bien du temps! Personne ne m'a aimée, ou je n'ai aimé personne, ce qui revient absolument au même. Tu vois qu'il faut me pardonner quelque chose! Quant à celui-ci, je sens que je l'aimerais.... et tu sais, Maïa, si je puis aimer!... Je pars demain pour Stockholm, le cœur plein de joie et l'âme pleine de trouble. Je sens que ma destinée s'accomplit. Elle est en lui!... Je ne sais comment tout cela finira..., peut-être je souffrirai.... Souffrir pour lui, c'est encore du bonheur!»

VII

Christine revint à Stockholm le jour marqué. Son retour fut une fête: on eût dit une jeune reine rentrant dans ses États. Ses amis l'adoraient; on l'invitait partout. Le deuil récent l'empêchait d'accepter. Sa porte s'ouvrit à un battant, et elle ne reçut que les intimes: aux yeux de tous, Georges fut bientôt du nombre. Les amis de la comtesse s'en effrayèrent tout d'abord: autour d'une jolie femme, l'amitié est presque aussi jalouse que l'amour. La prudence et la retenue du jeune diplomate endormirent les soupçons des uns et désarmèrent les défiances des autres. Mais rien n'échappait à la clairvoyance du baron de Vendel: il n'y a que les amants aimés qui soient aveugles. Christine contenait mal son bonheur; il lui échappait de toutes parts.

«Que vous êtes belle! lui dit un jour le baron d'un ton chagrin, plus belle que jamais, en vérité! vous vous transfigurez!

—En êtes-vous fâché?

—Oui.

—Et pourquoi donc?

—C'est le bonheur qui vous rend belle, et c'est l'amour qui vous rend heureuse!