—Alors, venez!
—Plus tard, si vous y tenez.... vous demanderez pour moi cette grâce à Mme de Rudden.... mais ici, en plain air.... sans qu'elle ait pu refuser.... Excusez-moi, chevalier, mais vous savez que je suis un peu formaliste.
—C'est que vous n'êtes pas encore fait à la simplicité cordiale de nos mœurs du Nord.... Cela viendra.... et l'amour aussi.»
Il était trois heures. Les nuits d'hiver ne se font point attendre sous ces latitudes voisines du pôle. La comtesse regagna la ville, et la foule la suivit comme une escorte.
Georges et le chevalier ne s'y mêlèrent point; ils revenaient tranquillement, causant et regardant.
Devant eux, Stockholm, fièrement posé sur ses trois îles de granit, entre le lac Mélar et la mer Baltique, dessinait sa silhouette élégante sur un ciel de saphir pâle. Les flèches de ses églises, les toits de ses maisons, la cime de ses palais, répercutaient comme des miroirs les rayons du couchant, qui se prolongeaient en traînées de feu sur la neige. Rien n'égale la splendeur de ces magnifiques adieux du soleil aux trop courtes journées du Nord. L'astre enflammé descend peu à peu avec une lenteur solennelle. Arrivé au bord extrême de l'horizon, il hésite et s'arrête, et alors même qu'il a disparu, il reste si près de nous, que l'on devine toujours sa présence. Cependant le ciel vers l'ouest garde des teintes plus ardentes: c'est une palette radieuse, où les nuances les plus riches se fondent et s'embrasent: il n'y a peut-être que deux couleurs primitives, le rouge et le jaune, mais elles se mêlent, se pénètrent, s'assortissent et se combinent de manière à nous présenter dans une chaude harmonie les tons les plus radieux. Cette lumière, qui naît à l'horizon dans une bande de pourpre foncé, va mourir au zénith, au milieu de légers flocons orangés, qui ménagent la transition avec l'azur sombre. Elle se dégrade d'une teinte à l'autre, et tout à coup se réveille et s'avive, comme une voix qui rejaillit d'échos en échos, et dont les vibrations se heurtent et se croisent dans l'air sonore: parfois alors on a deux teintes superposées, dont l'intensité même semble redoubler par le contraste; parfois de grands nuages aux aspects étranges, chariots aux roues étincelantes, trônes d'or, palais aux architectures fantastiques, croulant sous le vent, s'élèvent de la mer, montent dans le ciel et se détachent vivement sur ce fond resplendissant d'or et de feu. On comprend alors qu'en face de ces spectacles sublimes Odin ait placé dans les nuages le paradis des héros.
Cependant les derniers rayons s'évanouissent, les splendeurs s'effacent, le ciel s'éteint, les touffes de lilas remplacent les bouquets de roses; aux teintes fauves de l'or rutilant succèdent les délicates pâleurs de l'argent; enfin, c'est le tour de la nuit, nuit sereine et limpide, dont l'ombre même a des reflets de perle, irisés de la lueur lactée des opales.
Georges était poëte à ses heures, et cette grande scène fit sur lui une impression que peut-être il ne se croyait plus capable de ressentir. L'homme qui se connaît le mieux a toujours dans son cœur des replis secrets où la lumière ne pénètre point tous les jours. Et puis, à son insu, le regard profond de la comtesse le suivait toujours; il se surprit même, une fois ou deux, à chasser son souvenir. Mais comme, en sa qualité de diplomate, il était de ceux qui prétendent que la parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée, il se garda bien de révéler sa préoccupation naissante.
Les deux amis dînèrent ensemble dans un club, et allèrent le soir au Grand-Théâtre, où l'opéra, trois fois par semaine, réunit la société aristocratique de Stockholm. Georges lorgna dans toutes les loges. Il ne découvrit point Mme de Rudden.