Nadéje était fille d'une mère polonaise; elle avait été élevée dans la religion catholique, apostolique et romaine. La bénédiction nuptiale dut avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve près du couvent des Dames-Françaises, et qui sert d'église à tous les catholiques suédois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fixé l'heure de midi; mais longtemps à l'avance une foule d'élite remplissait l'enceinte trop étroite. On y retrouvait tous les étrangers de distinction (c'est la formule consacrée) et toute la société élégante de Stockholm, moins Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuyé contre la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux, paraissait soucieux. On eût dit que c'était sa fiancée qu'un autre allait épouser. Quelques jeunes gens placés autour de lui n'eussent pas demandé mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir être discret, ce jour-là, pour la première fois de sa vie.
Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrêtèrent devant l'église. Le suisse, en grand costume, l'épée au côté, la hallebarde au poing, ouvrit la porte à deux battants, Georges parut, donnant la main à Nadéje.
La fiancée portait son beau costume avec une suprême élégance; son long voile de dentelle blanche traînait derrière elle comme un manteau de reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-être eût-on pu trouver que, pour une jeune fille, elle montrait trop d'assurance; mais elle était si près d'être femme! Quant à Georges, il avait l'impassible dignité de l'homme bien né qui sent tous les yeux fixés sur lui et qui garde ses pensées et cache ses impressions.
Un vieux chapelain à cheveux blancs commença bientôt les cérémonies du rite catholique, au milieu d'une assemblée étrangère, qui admirait, non sans quelque étonnement, leur poésie grandiose, et les souvenirs bibliques des patriarches, mêlés aux pompes du sacrement; il rappelait les images douces et charmantes de ces héroïnes de la famille, force et parure de l'homme, poésie de la tente, fleurs du désert, grâce du chaste foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Noémi, mères fécondes et bénies, et il invoquait sur les têtes inclinées les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui fit la race d'Israël aussi nombreuse que les grains de sable de la mer.
Quand le prêtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il prenait pour femme et légitime épouse Nadéje Borgiloff, présente devant lui, au moment où le fiancé prononça le oui fatal, on entendit comme une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleurées, un soupir dans les tuyaux, un gémissement vague: Georges se défendit mal d'un trouble involontaire; Nadéje le rappela à lui par un regard froid et ferme, et, à son tour, elle répondit d'une voix haute et sonore. Le prêtre monta à l'autel et célébra la messe; puis, à l'instant marqué par la liturgie, il se tourna vers l'assemblée et revint près des époux; deux jeunes hommes soulevèrent au-dessus de leurs têtes les plis flottants du voile symbolique: le rideau de l'orgue s'agita; un prélude d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemblée le frisson nerveux des grandes émotions; bientôt le chant se dégagea du groupe harmonieux des accords, vibrant, pathétique, inspiré. Une mélodie légère, aérienne, ailée sembla voltiger sous les arceaux de l'église et planer sur la tête de la foule ravie. Peu d'artistes, à Stockholm pas plus qu'ailleurs, eussent été capables de communiquer ainsi leur âme à l'ivoire insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris; car, dès les premières notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de mélancolie, entendu pour la première fois sur le bateau de Skokloster, et que, par un beau soir d'été, Christine avait joué pour lui près des fenêtres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'était le lied dalécarlien:
Perdus tous deux dans la steppe infinie!
«Vous me le jouerez souvent!» avait-il dit à la comtesse. Ni l'un ni l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui l'entendre jamais en de telles circonstances!
L'essaim confus des souvenirs se leva tout à coup dans son âme, chantant et battant des ailes: il se rappela les joies évanouies du passé, ces joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivré; il se rappela cette inépuisable et sereine tendresse de toutes les heures et de tous les instants; ce dévouement ingénieux, infatigable, toujours présent; cette délicatesse de l'esprit et cette prévenance du cœur, visibles dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme si elle eût trouvé le suprême bonheur dans le don de sa vie incessamment renouvelé. Puis il se demandait comment il avait payé ces dettes sacrées du cœur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa précipitation devait être une injure pour Christine.... même coupable! Et, si elle était coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y avait oubli des deux côtés, qui donc avait donné l'exemple? Pour la première fois, depuis sa résolution prise, il eut peur. Le doute lui vint, avec tout son cortège de remords et de poignantes amertumes.... Il s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intérieure et puissante lui disait qu'il avait tué le bonheur d'une autre! Et, quand il cherchait s'il y avait des remèdes à ces malheurs qui étaient des fautes, le prêtre, l'autel, sa fiancée, sa conscience, tout répondait: «Il est trop tard!»
Les deux époux s'étaient agenouillés sur les coussins de velours, pour écouter les dernières prières. Georges laissa tomber sa tête dans ses mains et oublia le monde.
Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frémir sous les attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thème primitif et le conduisait à travers ces variations habiles, qui sont comme les nuances de la pensée et les demi-teintes du sentiment. Quand la mélodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les accents qui remuent le cœur et pénètrent l'âme. L'émotion a partout le même langage, et rien ne ressemble plus à un chant d'amour que le chant de la prière. Ce lied, trouvé au fond des bois par quelque paysan rêveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le poëme harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs cachées.... Ceux qui connaissent la langue passionnée des sons soupçonnaient vaguement, chez l'exécutant, une de ces tragédies sans paroles de la vie intime, qui se jouent au fond de l'âme dans les moments suprêmes. Tantôt la phrase mélodique semblait emportée dans un orage de notes brûlantes, une ardeur fiévreuse précipitait son rhythme entraînant; tantôt elle se berçait comme au souffle d'une rêverie douce, et sa mélancolie semblait sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires étaient faits. Tout à coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoupé se dérobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure, abrupte et languissante à la fois, vacillait comme la flamme sous le vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientôt la grande âme douloureuse rassembla ses forces dispersées comme pour un dernier effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de feu s'en échappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air.... Puis tout à coup le calme se fit, l'harmonieuse tempête s'apaisa, la phrase primitive reparut, douce, naïve et simple, comme soupirée par la voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'éteignit sur les touches frémissantes, comme la plainte qu'on étouffe sur des lèvres dans un baiser!