« J'ai connu, voilà trois hivers, un fellow, tout pareil à vous, un certain Jack Nichols, qu'un vieux copain, Freddy[2], appelait la « machine à fabriquer les dollars ». Et le moteur allait, allait, allait ; la roche était abattue, broyée, lavée, la terre payait… Et la chère douce aimée pour qui la machine œuvrait, trouvant qu'elle ne payait pas assez vite partit un matin vers d'autres amours. Regardez votre miroir, ami, vous verrez Jack Nichols, comme la boîte à poudre de votre poupée reflètera la frimousse de Mistress Nichols. Du reste, sur un rayon, toutes les poupées sont semblables! Les unes sont brunes, les autres blondes… mais une poupée… c'est toujours une poupée. »
[2] Voir : Le Grand Silence Blanc.
Et, pour marquer son mépris, le maître de poste recrache, puis il sort un feuillet pour rouler une cigarette et s'aperçoit que sa blague est molle.
— Votre mixture, garçon, vous permettez? Merci. Dieu vous le rende! Croyez-moi, la plus belle, la mieux attifée de vos dolls ne vaut pas une pipette de tabac. Je sais, les discours ne font rien à l'affaire. Vous pourrez en écouter ainsi jusqu'à ce que l'Alaska soit devenue Californie sans y changer une ligne.
« On a une bête qui trotte dans la cervelle, mais on ne fait rien pour l'en chasser, on s'accommode d'elle. On vit avec elle, on l'entretient, on l'engraisse et, de temps en temps, de peur qu'elle ne soit partie, on lui demande : « Bête, es-tu là? »
« Mais oui, elle est là. Et vous demandiez : « Gregory, que diriez-vous d'un double martini? » Tout l'alcool que vous boirez ne noiera pas la bête. La drôlesse sait nager. C'est vous qui vous abîmerez le tempérament. Puis, ce n'est pas tout de boire, il faut pouvoir se griser pour avoir le sommeil de la brute et assoupir la bête. Vous? Misère de misère! au deuxième verre, vous avez le cœur soulevé, mal aux cheveux et mal au ventre. « Je suis malade, Gregory, emmenez-moi. » Malade! oui, là et là. »
Et le postier pose son index sur le front et sur le cœur d'Hurricane.
— Donc, moral, pas physique. Avec de la volonté cela se mate, cela se guérit.
— On dit ça?
— On le prouve, apprenti. Non, voyez-vous, ce chechaquo qui se croit le nombril du monde parce que sa belle ne lui a pas écrit de jolis mensonges sur du papier qui fleure bon! L'amour! C'est à lui ; son amour, c'est tout l'amour. Rien n'existe. Il a mal? Bien, très bien, il faut que le soleil s'arrête, que la terre ne tourne plus et qu'on s'apitoie à son chevet. « Voyons, chéri, où as-tu du bobo? » Les amoureux veulent toujours avoir un monopole, bonheur ou souffrance.