Gregory, le front bas, marche à côté de ses bêtes. Ses yeux rencontrent les yeux de sa chienne Chappy, de bons yeux mouillés de larmes qui implorent. Les pattes vont par réflexe, mais sans ardeur ; par moment, on sent qu'elles n'ont plus de force ; elles ploient, comme cassées.

Land arrête le team et dételle la bête, puis on reprend la piste ; mais Chappy, têtue, ne veut pas être libre, elle court au flanc de ses camarades, à sa place, près du compagnon avec lequel elle a toujours vécu.

Elle va ainsi tout un jour. Le lendemain, elle tend l'échine aux harnais, suppliant l'homme de ne pas lui donner l'humiliation de courir seule pendant que ses frères sont à la peine.

Le postier boucle la courroie de cuir. Chappy remercie par un aboiement. Elle va, la vaillante bête, donnant toute la force qu'elle peut, mais, au bout d'une demi-heure, sa volonté est châtrée, les jarrets fléchissent et, dans la course, les chiens emportent une loque molle qui traîne sur la neige.

La prunelle bleue est mi-close, la gueule ouverte laisse passer, entre les crocs, un bout de langue qui pend. Peu à peu, les pattes se tendent et se raidissent, le museau se plisse. La bête est morte à son travail.


Vers le milieu du douzième jour, le soleil n'a pas daigné paraître. Dans l'ombre crépusculaire, la meute et les hommes s'engagent sur un côté du mont, à mi-hauteur entre le sommet et la plaine. Mais la plaine est là-bas, dans le mystérieux brouillard. A pic, le ravin!

La voie est périlleuse, il faut donner toute son attention. Les chiens n'avancent qu'après avoir flairé le sol et tâté la neige de leurs pattes. Une sorte de piste est indiquée. Piste suivie par les ours montagnards, les robustes grizzlis des Rocky-Mountains. L'odeur du fauve excite les bêtes dont les yeux s'allument et les flancs battent.

Ce sont les derniers contreforts de l'arête osseuse qui, descendant du cercle polaire, traverse de part en part le continent américain et se termine par la haute falaise noire contre laquelle se brisent les forces unies des deux océans.

Billikins, avec la démarche balancée que donnent les raquettes, précède le team. Tous les muscles de sa face se tendent comme pour prévenir un danger.