Oui, j'ai cru oublier, j'ai cru pouvoir effacer de ma vie les moments pénibles. J'ai cru, en mettant entre moi et le passé huit mille lieues de mer et de terre, avoir rompu à tout jamais le lien qui me rattachait au monde civilisé, déchiré la page du livre de ma vie.

Ah! simple que je suis!

Les voilà, les voilà, les souvenirs anciens, ils sont rangés dans mon cerveau, un à un, comme les sarcophages dans les catacombes. La bête tire le rideau et la scène s'anime… Et les pantins, qui sont des hommes, s'agitent. Tous les types de l'éternelle comédie humaine défilent, même ceux qui ont échappé à Molière et à Balzac.

Et dans la nuit s'éveillent les noires jalousies.

Le jaloux est là, ce n'est plus cette vieille loque de Bartholo… c'est Pierrot, peut-être, joué par Arlequin, oui, c'est Pierrot, il est si pâle… Il guette par la croisée celle qui ne vient pas, son oreille écoute les bruits de la rue, mais ce n'est pas le toc-toc du haut talon qui martèle le pavé… S'il fermait les yeux, le malheureux! il verrait celle qui est toute sa joie dans des bras mercenaires. Il pourrait dire la rue, le numéro, l'étage et s'il écoutait à la porte, il entendrait des phrases toutes faites et bien connues; s'il tournait le loquet, il la verrait Elle, son Idole, ravalée aux pires caresses.

Et dans le cerveau, la bête promène ses antennes sur tous ces tableaux afin que rien ne reste dans l'ombre.

Tout est précis. Le bruit des baisers, je les perçois; les beaux regards sombres où brillent deux paillettes d'or, je les vois; je vois aussi les lèvres comme une fleur rare où la pourpre du soir met un reflet sanglant.

Cette chose qui fut mienne, que j'ai façonnée de mes mains, à laquelle j'ai insufflé mon rêve, cette chose-là gît au ruisseau avec les bassesses humaines.

Pitié! ne me fais pas voir cela, Bête!

Et la Bête ricane.