«On a bu comme des bêtes, plus que des bêtes. La bête, lorsqu'elle a sa suffisance, s'arrête; l'homme est le seul animal qui puisse manger sans faim et boire plus loin que sa soif. L'intelligence, si intelligence nous avions, avait sombré sous la griffe de notre maître, l'Alcool. Sûr, nous étions ivres-morts.
—Tous?
—Tous. Les dancing-girls et même Ned Douglas qui, pourtant, dans les beuveries savait, et pour cause, conserver son sang-froid.
«Mais ce soir-là, il avait dû boire pour entraîner les autres et le whisky avait eu raison de ses calculs de brute roublarde.
«Il était tombé assommé derrière son comptoir. Nous, sous les tables…
«Combien de temps dura notre ivresse? Je ne sais; je me souviens, nettement, m'être réveillé me croyant dans un nouveau rêve. Mon corps brisé ne bougeait pas. Il m'eût été pénible de remuer un doigt. Mais mon cerveau avait repris sa faculté de réception. Une musique, douce et grave, me berçait et mon âme s'éveillait dans la réalité bien plus belle que le songe.
«Sandrino était à son piano. Il jouait. Ses mains, qui frappaient en cadence les fox-trotts et les refrains pleurards, ses mains plus blanches, plus diaphanes que jamais, animaient l'instrument qui vibrait et vivait. Je n'aurais jamais cru qu'on pût ainsi extérioriser son âme.
«Sandrino jouait la Damnation de Faust. C'était une reprise sur lui-même, une revanche de sa volonté d'artiste bafoué.
«L'harmonie montait comme un triomphe, purifiant les mauvais instincts, les bas désirs, les louches compromissions.
«Sandrino sortait de la fange où on l'avait ravalé et il s'élevait beau comme un Dieu.