En entrant, je n'ai vu que le corps étalé… et les camarades qui veillent.
Mon regard se porte maintenant vers le fond de la salle et j'aperçois alors une femme, le dos appuyé contre la cloison de planche; ses bras sont croisés sur sa poitrine, elle a une attitude hostile et farouche.
—Jessie Marlowe, me souffle mon compagnon.
Je l'ai, par Dieu, bien reconnue. On n'oublie pas Jessie Marlowe quand on l'a vue une fois.
Ses yeux sont fixes, sa mâchoire contractée… Son malheur immense l'accable, Niobé défiant le destin n'a pas dû être plus belle…
Pauvre Jessie Marlowe! Je la plains sincèrement, je voudrais pouvoir aller vers elle et lui dire non pas de banales paroles de condoléance, mais des mots affectueux et doux, ou plutôt ne rien lui dire, lui prendre simplement la main et pleurer, pleurer longuement avec elle.
Je n'ose pas. Ces gens qui nous entourent me gênent. D'ailleurs, l'aspect de Jessie n'a rien d'engageant. Dans son coin, elle est tapie comme une bête sauvage, insensible à tout ce qui n'est pas sa douleur.
A quoi songe-t-elle? Quel paysage évoque-t-elle? Quel souvenir? Le bonheur perdu? Le foyer détruit? Autrefois ou demain?
Autrefois? Les randonnées à cheval avec l'espace pour horizon, la solitude, la tendre solitude à deux pendant les longues nuits polaires? Les dangers évités ensemble? La première étreinte des mains?
Demain? L'insécurité, le problème de la vie quotidienne, le retour à la maison où tout vous dit l'absence de l'être aimé, sa place, son verre, son couteau, sa carabine pendue au mur, désormais inutile?