Il se place à leur tête et voilà mon bataillon qui se met en marche. Un aboi bref, la troupe s'arrête devant le traîneau chargé que j'ai laissé, voici une heure, à l'abri d'un boqueteau de sapins, de pauvres sapins rabougris perdus dans la solitude polaire.
Tempest laisse les chiens soumis et s'approche de moi. Cette fois, il n'aboie pas. Il me regarde. Je lis dans ses yeux comme dans un livre et ses yeux me disent:
—Eh bien, qu'attends-tu? Tu ne vois donc pas que nous sommes prêts? Allons, en route, dépêche-toi.
—Tempest, old fellow, vous êtes maboule. Nous venons d'arriver et vous voulez repartir. Le traîneau est lourdement chargé, l'étape a été rude, vos frères sont fatigués. Tous n'ont pas vos jarrets d'acier. Depuis huit jours que nous sommes en route, j'ai moi-même les reins en capilotade, il fait doux ici, le vent ne souffle pas. Patientez, patientez. «Il y a un temps qui trempe et l'autre qui détrempe», dit-on en languedocien, mais vous n'entendez pas la langue de mes pères, donc fichez-moi la paix.
Ce discours, accompagné d'une tape peu rude, ne satisfait pas mon ami. Il est sensible cependant à ce qu'il croit une caresse. Il s'approche et avec son crâne qu'il a dur et bossué, il me donne des coups à la façon des béliers…
—Il faut vous obéir, soit, mais vraiment vous êtes insupportable.
D'un coup sec, je ferme mon couteau qui claque. Il a compris le signal. Il est fier de s'être fait entendre. Il bondit et jappe, joyeux, la queue en coquille d'escargot… En maugréant contre ma faiblesse, je range mon assiette après l'avoir lavée d'une poignée de neige. Je boucle mon sac.
—En route, puisque vous le voulez. Vous êtes le maître de ma vie, allez devant, je vous suis…
Pendant que j'attelle ses compagnons, Tempest reste à mes côtés, surveillant tous mes gestes; la dernière courroie serrée, il va de lui-même se placer en tête. A peine son harnais est-il assuré, qu'il lance l'appel du départ et file un train d'enfer.
J'ai juste le temps de sauter sur le taku où je tombe debout, les rênes en main.