Et sans attendre ma réponse, il poursuivait:
—Vos livres me plaisent. Vous ne posez pas à l'artiste, vous êtes un bourgeois qui n'avez pas honte de votre bourgeoisie, all right! et vous la dépeignez comme elle est. Vous auriez pu tout comme un autre atteindre «le fort tirage» par des procédés outranciers, vous n'avez pas voulu. Les académies vous font sourire, vous ne monopolisez pas la vertu, vous ne jouez pas de l'adultère, c'est bien. Vous êtes secourable aux apprentis des lettres, cela est mieux. Je sais… je sais… Ne prenez pas votre air colonel, malgré votre masque froid, derrière vos besicles, votre œil pétille. Malice? non, bonté. C'est pourquoi je suis là.
Et comme pour prouver sa présence, l'homme se cala dans le fauteuil, changea ses jambes de place, puis il continua.
—Qui je suis? Freddy. Parbleu, oui, j'ai un autre nom, comme tout le monde, mais qu'importe. J'ai trente-six ans depuis… (il regarda son bracelet-montre)… depuis 2 heures 35 minutes. Mais trente-six ans bien employés…
Il resta un moment silencieux, comme poursuivant un rêve. J'en profitais pour le dévisager à mon aise. La lampe éclairait en plein sa figure. Trente-six ans, pas possible, je lui en aurais donné vingt-huit ou trente, tout au plus. Mais, en examinant bien, le visage est osseux, les joues creuses, ces rides qui guillochent les tempes… ce pli amer qui tire la bouche… cet être-là a souffert… seules les lèvres sont jeunes, d'un rouge vif, plus rouge et plus vif de la pâleur des joues… Le front en pleine lumière découvre une intelligence éveillée et les yeux brillent d'un feu sombre, dans la cavité des paupières.
Mais l'homme a reprit son discours.
—Je ne suis pas venu ici pour faire une confession. Je ne fouillerais pas avec le crochet de Jean-Jacques les épaves de ma jeunesse.
«Ce que j'ai fait? Mille métiers, mille misères disait ma mère, et mon père ajoutait: oui, tu sais un tas de choses qui te permettront de crever de faim toute ta vie… C'était sagesse!
«En effet, je peignais, je sculptais, je mettais en vers de huit à douze pieds, le soleil, les oiseaux, les fleurs, le printemps, comme si le soleil avait besoin de moi pour rayonner sa gloire, les oiseaux pour lancer leurs trilles éperdus, les fleurs pour enchanter nos yeux, le printemps pour faire croire au bonheur de notre âme!
«Le cercle étroit de la petite ville était trop restreint. Paris, voilà le tréteau!