Et chacun ayant reçu son bien se retire à l'écart pour savourer la joie de se sentir moins seul, moins perdu dans l'immensité de ces terres mystérieuses.
Pour ceux qui n'ont rien, les doigts se replient, la main se contracte et retombe, la face reprend son masque, le front barré, le regard dur, les maxillaires crispés.
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—Ouf! c'est fini, déclare Gregory Land qui a rangé son traîneau et libéré ses chiens, et je vous vois venir: vous voulez savoir lequel parmi ces garçons est celui qui nous intéresse. Aucun de ceux-là, venez avec moi.
Habitué à ces manières, je le suis sans demander d'autres explications. Nous remontons le camp qui vit d'une vie particulière, puisque c'est aujourd'hui dimanche.
Kid's City a, naturellement, sa rue centrale, pompeusement appelée Broadway. Passé Broadway, il n'y a plus rien que les champs de neige à l'infini. C'est pourtant sur cette route que Gregory s'engage. Nous tournons à droite et, soudain, j'ai devant mes yeux le plus inattendu spectacle, la chose la plus imprévue qui soit: j'ai devant les yeux, en plein Alaska, dans un camp de mineurs, par une température qui dépasse 30° sous zéro, j'ai là, vivant, marchant, un homme qui porte un chapeau haut de forme et une redingote qui lui bat les talons.
Certes, Gregory ne m'a conduit ici que pour jouir de cette minute et de mon ahurissement. Il se tient les côtes et rit comme un fou. L'homme se retourne, ce qui arrête net le rire du postier qui, presque respectueux, lance:
—Hello! camarade, je vous conduis un de vos compatriotes. J'ai pensé que vous aimeriez à le voir…
L'homme retire son chapeau haut de forme, salue cérémonieusement et dit:
—Vous avez bien fait, monsieur.