… Un soir, au col de Svinaskar, j’ai arrêté mon cheval et j’ai vu dans le lointain le promontoire de Rejkjavik, comme une ligne bleue tracée sur l’Océan.
Qu’importent les heures détestables des jours passés : la ville est là ; le but qui reculait sans cesse, comme dans un mirage, est atteint. La longue et périlleuse traversée de l’Islande de l’est à l’ouest est accomplie.
Le danger est derrière moi, je l’oublie. Fleuves impétueux qu’il faut traverser à la nage, glaces qui s’ouvrent sous le pas des chevaux, gouffres qui bâillent, avalanches de roches qui croulent dix secondes après qu’on a passé, tempête de sable rouge, pluie de cendres grises crachées par on ne sait quel volcan mystérieux, tapi dans les glaciers énormes, toutes ces choses sont effacées de ma mémoire devant le tableau qui s’offre à mes yeux.
Maintenant, dans le galop du cheval, ce n’est pas moi qui marche : c’est le paysage qui vient vers moi comme pour m’accueillir.
Et c’est la féerie du soleil couchant qui se renouvelle, une boule rouge qui chancelle et tombe dans la mer et laisse au ras du ciel des pourpres lumineuses, cependant que de la terre monte la vapeur de sources d’eau chaude qu’Ingolfür, en 874, prenait pour des fumées.
— Rejkjavik ! la baie des fumées ! s’écriait le hardi matelot, en prenant possession de la terre de glace.
Et je me sens, ce soir, une âme conquérante où passe le souffle qui animait autrefois les grands pirates, mes aïeux.
Rejkjavik ? une cité américaine à la deuxième période. Le ciment armé commence à remplacer le bois.
Le plus énorme cube appartient à la Banque d’État, c’est la civilisation qui s’affirme.