C’est aussi probablement grâce au phénomène de la barre que les embouchures des rivières se bouchent si facilement et d’une façon si inopinée ; peut-être même arrivera-t-on plus tard à expliquer la formation des lagunes et à prouver que, dans le temps, les rivières qui s’y jettent tombaient directement dans l’Océan, en même temps qu’on expliquerait pourquoi, près du village de Petit-Bassam, il existe une singulière dépression dans le fond de la mer, dépression profonde de 340 à 360 mètres, que les marins appellent Vallée sous-marine. Elle est formée sans aucune cause apparente, car on n’y voit ni bouillonnements des eaux, ni tourbillons.

La barre, constituée, comme nous l’avons dit plus haut, par une multiple rangée de brisants parallèles, est très dangereuse à traverser certains jours ; je crois qu’il serait imprudent, même à des matelots expérimentés, de tenter son passage : il y a des jours où les Kroumen eux-mêmes n’osent pas s’y hasarder.

Les factoreries se servent, pour le service de la barre, d’embarcations très solides, arrondies à la quille et à l’avant. On les nomme baleinières, ou encore surfboats.

Les Kroumen, les Apolloniens d’El-Mina et les gens de Guet-N’dar ont la réputation de connaître le mieux la conduite de ces embarcations, qui sont armées de dix pagayeurs et d’un homme de barre qui gouverne à la godille. C’est ce patron de barque qui dirige et stimule les pagayeurs ; il observe le rythme avec lequel les lames se succèdent, et choisit celle qui devra le porter en mer ou le faire arriver sans chavirer à la plage.

C’est un spectacle bien émouvant que de voir franchir la barre aux baleinières des factoreries et aux pirogues indigènes, même par une mer relativement belle et avec des piroguiers expérimentés. Il ne se passe pas de semaine où embarcations et pirogues ne soient chavirées par les grosses lames qui viennent se briser en volutes à quelques brasses de la côte. Heureusement que la mer est clémente : elle rejette tout sur la plage quelques instants après ; aussi le danger ne réside-t-il pas absolument dans le fait de tomber à la mer, mais surtout dans la violence avec laquelle les embarcations sont enlevées et roulées sur la plage. A la côte on le sait très bien, et les piroguiers n’hésitent pas à se jeter résolument à la mer quand ils peuvent prévoir le danger.

Piroguiers kroumen. (D’après une photographie de M. Ch. Alluaud.)

Les Jack-Jack qui vont à la pêche traversent ces brisants dans de toutes petites pirogues ; ils sont généralement deux, un homme et un gamin. Pour aller au large, c’est le plus fort qui manœuvre la pirogue et se tient à l’arrière. Une fois la barre passée, c’est ce même homme qui pêche, et le gamin suffit à manœuvrer la pirogue. Il leur faut donc changer de place, et comme il est à peu près impossible de remuer sans chavirer, chaque homme pique une tête et ils regrimpent dans la pirogue, l’un à tribord, l’autre à bâbord, en se faisant contrepoids pour ne pas chavirer.

Ce sont ces grosses difficultés qui ont donné aux maisons de commerce une excellente idée, celle d’avoir constamment au mouillage un bateau-ponton, sur lequel les steamers peuvent de suite transborder leurs marchandises, au lieu d’attendre qu’il y ait une barre favorable pour les décharger directement sur la plage.

Les marchandises étant provisoirement à l’abri, on les débarque au fur et à mesure en profitant des barres favorables.