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Aux abords d’Abidjean les eaux de la lagune ont creusé d’innombrables criques et baies, dans lesquelles les indigènes établissent des pêcheries dont les dispositions sont étudiées d’une façon presque savante. On peut dire que la lagune n’est qu’une immense pêcherie ; tous les villages en possèdent et elles sont toutes disposées à peu près de la même façon.

A l’aide de pieux en palmes ou en bambous les pêcheurs barrent presque entièrement la lagune, et quelquefois dans des endroits où elle a plusieurs milles de largeur. De distance en distance, 200 en 200 mètres, la palissade forme un labyrinthe ; le poisson, en y entrant, passe d’un compartiment spacieux à un compartiment plus petit. Au fur et à mesure qu’il cherche à traverser, s’il ne repasse pas exactement par les mêmes passes où il est entré, il s’égare, et en fin de compte est forcé de rester prisonnier. Aux issues d’aval ou d’amont (alternativement) sont disposées des nasses, et dans ces compartiments, véritables viviers, les indigènes prennent le poisson à l’aide de filets à main. Pour se rendre compte si le moment est opportun, les pêcheurs versent à la surface de l’eau de l’huile de palme, pour que l’eau devienne transparente. Quand ils ont acquis la certitude qu’il y a beaucoup de poissons, ils bouchent les issues avec les nasses, plongent avec un filet dans chaque main et prennent ainsi tout le poisson qui se trouve dans la pêcherie.

Quand ce poisson dépasse la quantité nécessaire à l’alimentation du village, il est séché et vendu contre de l’huile de palme ou de l’or aux villages de l’intérieur, qui en sont très friands.

La pêche est fétiche deux jours sur trois ; c’est-à-dire que, par une sage mesure, les chefs l’ont réglementée et ne l’autorisent qu’un jour sur trois dans la lagune.

Dans un même ordre d’idées, l’igname est fétiche jusqu’à la récolte. C’est comme la vendange chez nous. On commence à ne récolter que le jour indiqué par le roi, ce qui donne lieu à des fêtes bien souvent décrites par les voyageurs de l’Achanti.

La première rivière un peu importante que l’on puisse remonter pendant quelques milles en pirogue se déverse dans la lagune entre la grande île Leydet et l’île Lartigue. Les indigènes la nomment rivière Layou, et nous rivière de l’Ascension. Ce cours d’eau, qui me paraît bien limité comme cours, pourrait très bien n’être qu’une bouche de la rivière Agniby ou Ayéby, qui se déverse dans la lagune en face de l’île Leydet.

A hauteur de l’île Leydet, la marée est insignifiante ; cependant l’eau de la lagune est de qualité médiocre, elle conserve une saveur saumâtre ; je ne suis pas éloigné de croire que les infiltrations d’eau de mer se produisent surtout aux endroits où la lagune n’est séparée de la mer que par une langue de sable insignifiante, comme à Petit-Bassam et aux Jack-Jack.

Après avoir doublé les pointes d’Alafa et d’Ilaf, nous entrons dans la baie de Dabou. Beaucoup de pirogues sont mouillées dans les anses de la baie ; au fond, à une portée de fusil de l’ancien fort, que l’on aperçoit à travers les arbres, près de l’atterrissage, flotte au bout d’un mât le pavillon français.

Le Paul Bert ne peut mouiller qu’à 100 mètres de la plage et nous débarquons en pirogue.