Et voici qu’il sort de sa rêverie et que, dans l’attente de ces noms barbares, il trouve sous ses yeux des noms si familiers qu’il en reste étonné d’abord, puis ému. Les noms des stations qui défilent, ce sont : Pont Rouge, Saint-Basile, Grondines, Grandes Piles, Trois-Rivières…
Sur les quais de bois, devant les petites gares construites en madriers à peine dégrossis, les gens qui s’abordent ou se quittent, en face des portières des longs wagons américains, échangent des paroles d’adieu ou de bienvenue en un français traînant et doux ; et l’on voit des femmes passer, alertes, accortes, dont les toilettes ne sont peut-être pas celles du Boulevard, mais dont la mine, la mise et le maintien crient qu’elles sont françaises jusqu’à la moelle, qu’elles ont tout gardé des femmes de notre pays, ici entre le grand fleuve qui ne sera plus qu’une coulée de glace le mois prochain, et la lisière des grandes forêts mal connues.
Le train repart ; un employé circule entre les banquettes, offrant des magazines américains, de la gomme à mâcher, des cigares ou des sucreries. Il offre tout cela d’une voix nasale de Yankee, surprenante à des oreilles accoutumées aux accents anglais ; mais voici que pour répondre à une question soudaine il s’arrête et se campe, familier ; et sa voix change tout à coup.
— Ouais ! fait-il. J’ai ben le Soleil, de Québec, mais point la Presse, je l’aurai point avant ce souer. Ben oui, M’sieu ! Vous pouvez fumer icitte, pour sûr ! »
Il s’éloigne, alternant, pour vanter sa marchandise, son nasillement de Yankee et son parler savoureux de paysan picard ou normand. Et au milieu de la large campagne austère, où la culture s’espace et disparaît souvent, les vieux noms de France se succèdent toujours.
— Pointe du Lac, l’Épiphanie, Cabane Ronde, Terrebonne…
… Terrebonne ! Ils ont trouvé que la glèbe du septentrion répondait suffisamment à leur labeur, ces paysans opiniâtres, et ils sont restés là depuis deux cents ans. C’est à peine s’ils ont modifié, pour se défendre contre le froid homicide, le costume traditionnel du pays d’où ils venaient ; tout le reste, langue, croyances, coutumes, ils l’ont gardé intact, sans arrogance, presque sans y songer, sur ce continent nouveau, au milieu de populations étrangères ; comme si un sentiment inné, naïf, et que d’aucuns jugeront incompréhensible, leur avait enseigné qu’altérer en quoi que ce fût ce qu’ils avaient emporté avec eux de France, et emprunter quoi que ce fût à une autre race, c’eût été déchoir un peu.
SUR LA TERRASSE
Un large boulevard de planches, accroché au flanc de la colline de Québec tout près du sommet. Plus haut il n’y a guère que les talus de la vieille forteresse ; plus bas la pente abrupte dégringole. Au pied de la colline la Ville-Basse, toute ramassée sur elle-même, serrée entre cette pente insurmontable et le fleuve. Vus de cette hauteur le Saint-Laurent paraît étroit, et la rive Sud toute proche ; l’agglomération de maisons que porte celle-ci est Lévis, un faubourg de Québec que l’absence de pont élève à la dignité de ville séparée. Les deux berges sont découpées en cales où des vapeurs s’amarrent ; elles sont bordées de hangars sur plusieurs points, et ces hangars, ces vapeurs, d’autres vapeurs plus petits qui font un va-et-vient incessant entre les deux rives, donnent l’illusion d’un vrai grand port moderne, que la vie commençante anime.
Mais quand les regards se détournent et vont un peu plus loin à droite ou à gauche, les choses reprennent leurs proportions véritables et l’on perçoit que c’est la ville qui est l’accessoire, et non le fleuve. Ce fleuve n’a pas l’aspect asservi, humilié, des cours d’eau qui traversent des villes anciennes et grandes depuis si longtemps qu’ils ont perdu leur personnalité propre et leur indépendance et sont devenus quelque chose de plus hideux encore que des « routes qui marchent » : les trottoirs mouvants du trafic urbain.