Oui, le Père avait lu des livres où l’on parlait de ces pays; mais ces pays n’étaient pas l’île merveilleuse. Les Pères de là-bas, quand ils avaient voulu lui décrire les délices du Paradis, avaient dit que ce serait une île immense, semblable à sa patrie, mais encore plus belle, où l’on ne connaîtrait pas les typhons ni la mort. Et l’angoisse des damnés qui songeaient au Paradis ne pouvait être plus terrible que la tristesse de ceux qui songeaient à leur île, dans le froid des rues boueuses, entre les hautes maisons grises, sous un ciel chargé de pluie!
Le feu fumait et brûlait mal; entre les blocs de charbon des langues de flamme jaillissaient, et mouraient aussitôt; chacune d’elles mettait une lueur plus vive sur la peau brune et fine, sur les yeux liquides, couleur de café, qui se posaient alternativement sur les bandages de la main blessée et sur la triste réalité d’alentour, avec la même expression d’apitoiement pathétique. A travers la porte vitrée on pouvait voir le groupe de matelots chinois, immobiles et presque silencieux, sous un réverbère, transis mais stoïques, sous leurs tuniques minces aux cols relevés. Les coups de timbre des tramways électriques se faisaient entendre de temps en temps, affaiblis par la distance, et c’était le silence de nouveau, rompu une autre fois par un rire grêle d’Asiatique ou un bruit de sandales traînées sur le trottoir. Taoufa contemplait les linges de sa main, et songeait à son île; le châle troué était retombé en arrière, découvrant des cheveux qui luisaient à la lumière du gaz; elle avançait vers le feu, pour chauffer ses pieds, les pantoufles couvertes de paillettes ternies, et regardait, mélancolique, les petites flammes courtes naître et mourir comme des regrets brûlants.
Sur un coup d’œil de son oncle, Timmy se leva et s’en alla nonchalamment vers la porte pour tambouriner une marche sur le carreau en regardant dehors. Father Flanagan se pencha vers Taoufa, et lui demanda d’une voix très douce:
—Et... qu’est-ce que vous faites ici, mon enfant?
Elle le regarda d’un air étonné et secoua la tête. Il hésita un peu, et changeant sa question:
—Avec qui êtes-vous ici, mon enfant?
Elle expliqua sans aucun embarras qu’elle était avec deux hommes de sa race, qu’elle ne pouvait quitter parce qu’ils avaient besoin d’elle: l’un était malade, et l’autre très vieux. Mais quelque jour, un peu plus tard, ils s’en retourneraient ensemble. Si l’un d’eux mourait, ceux qui restaient s’en retourneraient quand même.
Qui étaient ces hommes? L’un était très vieux et plein de sagesse, son grand-père peut-être, bien qu’elle n’en fût pas très sûre. Elle prononça son nom de là-bas, qui était long et sonore comme un verset de cantique. Et l’autre? L’autre était son mari.
Father Flanagan demanda encore à voix basse:
—Est-ce un prêtre de là-bas qui vous a mariés?