Pour la troisième fois elle répéta le nom, ajoutant:
—Ce vieil homme... Il est très vieux, et il a vu beaucoup de choses...
Father Flanagan reprit les syllabes l’une après l’autre, et demanda:
—Qu’est-ce que ce nom-là veut dire?
Cette fois elle hésita un peu, chercha des mots et finit par traduire lentement, avec plusieurs pauses:
—Celui... qui voit... les Dieux... Il a dit que ce n’était pas un péché, parce que nous nous aimions si grandement!
Timmy tambourinait sur la vitre et prétendait ne pas entendre; dans la rue alternaient des périodes de silence, le braillement lointain d’un matelot ivre et le frôlement veule de sandales sur le trottoir. Dans la petite salle du dispensaire, le gaz brûlait bravement, comme s’il avait aussi l’ambition de faire un peu de bien, d’attirer de loin par sa lumière les Orientaux transis et de leur donner une faible illusion de chaleur et de soleil. Et près du feu d’où jaillissaient toujours de petites flammes mort-nées, Father Flanagan engageait un combat singulier contre les puissances du mal pour la possession de l’âme encore païenne de Taoufa.
Elle s’enfermait tout entière dans son châle dont elle tenait les coins dans ses mains serrées, jalouse et peureuse, comme pour se protéger contre toutes ces choses froides qui l’entouraient: le brouillard, le vent humide et triste, la boue glacée de la rue et ces lois impitoyables qu’on essayait de lui imposer. Tantôt elle pliait le dos et serrait les épaules, mettait sa main blessée bien en évidence, et levait vers le prêtre des yeux pleins de détresse enfantine et de supplication; tantôt elle se contentait de regarder le feu et de secouer obstinément la tête; ou bien elle prenait une mine assurée, presque de défi, et invoquait une autorité si haute qu’elle jetait une sorte d’ombre protectrice sur tout ce qu’elle pouvait faire, elle, Taoufa, et tenait en échec même les ordres solennels du Père blanc.
«Celui qui voit les Dieux» avait dit que ce n’était pas mal, parce qu’ils s’aimaient si grandement! Quand elle avait répété cela, elle se croyait évidemment acquittée d’avance, et recevait les reproches d’un air de martyre. «Celui qui voit les Dieux» était si vieux qu’il n’était personne dans l’île qui pût se rappeler l’avoir vu jeune, et si plein de sagesse que personne n’eût osé le consulter sans lui obéir ensuite. Voilà longtemps, longtemps, qu’il avait cessé de travailler et de marcher comme les autres hommes, et quand il était encore dans l’île, il restait tout le jour assis auprès des monuments de pierre élevés par les héros et les dieux d’autrefois, qu’il voyait, et dont il entendait les voix. Quand on lui demandait un conseil, il attendait pour répondre que les dieux fussent venus à son appel et l’eussent éclairé d’une sagesse surnaturelle; et ceux qui le consultaient restaient à distance, troublés et frappés d’épouvante, pendant que les puissances invisibles se réunissaient autour de lui, et parlaient en signes miraculeux et redoutables. Et quand il faisait enfin connaître ses conseils, ils étaient si justes et si sages, que clairement, c’était la voix des immortels qui les avait dictés.
Même ici, au cœur des pays sans soleil sur lesquels devaient régner des dieux moroses, il restait tout le jour perdu dans une contemplation mystérieuse et rien ne pouvait troubler sa paix!