Au milieu de ces tentations affolantes, Lizzie passa comme une héroïne de sonnet, doucement indifférente, supputant le prix du lard et la quantité de pain nécessaire à la famille. A vrai dire, elle ne mettait aucun amour-propre à remplir en conscience ses fonctions de ménagère, elle avait seulement très peur des brutalités et des scènes, et s’efforçait d’y échapper; une fois l’indispensable fait, elle contemplait avec une sérénité parfaite le désordre et le délabrement du logis. Elle l’avait toujours connu ainsi, et n’éprouvait aucun désir de réforme. Elle préférait s’asseoir près de la fenêtre et laisser couler les minutes et les heures sans penser à rien, avec le sentiment obscur que chaque moment représentait quelque chose de gagné, un peu de vie passé sans ennuis graves, une étape de plus accomplie sans effort vers cette chose qu’elle attendait et qui ne pouvait manquer de venir.
Ce n’était pas le Prince Bleu qu’elle attendait. Si l’événement qui était en route s’était révélé comme l’apparition d’un jeune cavalier d’une beauté merveilleuse, Lizzie eût été cruellement désappointée. Ce serait quelque chose de bien mieux: quelque chose qui changerait tout, qui changerait à la fois Lizzie elle-même, la couleur du ciel, Faith Street, le monde entier et l’humanité qui l’habitait. Cela tirerait au-dessous d’un certain moment de la vie un gros trait définitif, et il y aurait une grande voix exultante qui annoncerait: «Maintenant nous allons tout recommencer!» Et le recommencement serait quelque chose de si merveilleux qu’elle n’essayait même pas de l’imaginer.
Quand elle se sentait fatiguée d’être assise, Lizzie se levait et s’étirait doucement. Elle n’avait ni retour morose à la vie, ni réveil amer, car elle n’avait pas rêvé: elle n’avait fait qu’attendre. Et comme rien n’était venu cette fois encore et qu’il se faisait tard, elle allumait un fourneau à pétrole pour préparer le repas du soir.
C’était une vie monotone; mais elle ne songeait pas à s’en plaindre; et quand un changement survint, ce fut sous une forme qui ne lui apporta que de l’ennui. Mr. Blakeston père, à qui l’expérience de toute sa vie avait sans doute enseigné les dangers de l’oisiveté, s’avisa que les soins du ménage ne constituaient vraiment pas une occupation assez sérieuse pour absorber tout le temps de sa fille; et après quelques aphorismes sur la sainteté du travail, il se mit en quête. Ses efforts furent couronnés d’un succès inespéré; car après quelques semaines de recherches poursuivies avec une belle activité, il put annoncer à Lizzie qu’il avait obtenu pour elle un emploi dans une corderie de Commercial Road, aux gages de huit shillings par semaine.
Lizzie ne montra aucune joie: elle se contenta d’obéir. Il lui fallut désormais se lever très tôt, ce qu’elle n’aimait pas, et sortir encore mal éveillée dans le froid du matin blafard. Il lui fallut travailler onze heures par jour, dans un atelier obscurci de poussières flottantes, entre des cloisons qui vibraient perpétuellement sous le ronflement des machines qui tournaient au-dessous, et Lizzie n’aimait pas le travail. Elle se résigna pourtant, d’abord parce qu’elle était riche de toutes les vertus passives, et puis parce qu’elle ne pouvait rien faire d’autre.
Ses compagnes de l’usine la regardèrent d’abord avec méfiance. Lizzie ne faisait que de faibles tentatives pour rehausser d’artifices de toilette ses charmes naturels. Elle préférait à tous autres les amusements simples et qui ne demandent que peu d’effort, les plaisirs placides de petite fille paresseuse; enfin aux propos facétieux ou galants des jeunes hommes, elle ne trouvait d’autre réponse qu’un sourire pâle ou une phrase de politesse dérisoire. Elle n’éprouvait aucune confusion, et ils étaient tous très gentils... Mais tout cela ne tirait pas à conséquence. Les lionnes de la corderie la jugèrent en peu de temps et sans appel: elle ne serait jamais qu’une petite dinde. D’autres prirent pour de la hauteur son détachement candide et parlèrent avec une moue dédaigneuse de cette petite qui faisait des manières.
Mais rancune et dédain vinrent s’émousser peu à peu sur l’inaltérable simplicité de Lizzie. On se fatigue de prodiguer des moues arrogantes à quelqu’un qui ne semble pas s’en offenser; et Lizzie ne s’offensait de rien. Son souci principal était de n’être pas en retard le matin et d’éviter les histoires, et elle était toujours prête à rendre service, non pas tant par désir d’obliger que parce que sa propre peine la laissait presque indifférente. Quand les hostilités du début disparurent et qu’on prit l’habitude de lui donner des tapes amicales sur l’épaule en disant d’un ton mi-attendri et mi-moqueur: «Bah! elle n’est pas méchante Lizzie!», ces témoignages d’amitié ne l’atteignirent guère plus profondément que ne l’avaient fait les offenses. Elle les reçut avec le même sourire faible, qui semblait une façade de charme inoffensif et doux devant des espaces vagues, des limbes obscurs qu’elle-même ne connaissait pas.
Le samedi où elle toucha pour la première fois son salaire de la semaine, la journée de travail avait été courte; et quand elle sortit de l’usine, c’était encore le grand jour de l’après-midi, un jour clair qui donnait à Commercial Road un air de fête. Tous ces gens qui passaient sur le trottoir avaient comme elle fini leur travail et rentraient chez eux. Les voitures et les camions passaient très vite, bruyamment, dans la hâte de la dernière course, et toutes les figures avaient déjà pris leur air de vacances. Lizzie s’en alla par les rues, contente de sentir le bon soleil sur sa nuque, et songeant aux huit shillings qu’elle tenait dans sa main fermée. Les poches n’étaient pas assez sûres: il s’y trouverait probablement quelque trou insoupçonné, et l’idée de sa semaine de travail semée au hasard des ruisseaux la secouait d’un frisson d’horreur. Il était à la fois plus prudent et plus agréable de tenir l’argent dans le poing bien serré.
Ce ne fut qu’après un peu de temps qu’elle s’avisa que cet argent étant bien à elle; elle pouvait se demander comment elle allait le dépenser, et il lui vint presque tout de suite à l’idée que ses parents s’attendraient certainement à en recevoir une partie. Elle n’était pas très sûre que ce fût juste, et elle savait fort bien que cela lui serait désagréable; mais elle savait aussi qu’il serait inutile de résister.
Elle s’arrêta un instant, et ouvrant la main elle contempla son trésor; il y avait deux demi-couronnes et trois shillings séparés. Alors, une vague d’héroïsme l’envahit toute, et elle décida soudain qu’elle ne garderait pour elle que les trois shillings. Elle sacrifiait ainsi toute idée d’achats magnifiques, car on ne peut avoir grand’chose pour trois shillings, mais il y aurait de quoi acheter des portions de poisson frit et de pommes de terre pour Bunny et elle, puis deux glaces, deux places au théâtre, et peut-être resterait-il encore de quoi acquérir un collier de perles, le lendemain matin, dans Middlessex Street.