—Et le premier prix est de deux livres.

Ils allèrent un peu plus loin dans Mile End Road, revinrent sur leurs pas et s’arrêtèrent de nouveau pour lire l’affiche avec attention, puis ils rentrèrent. Lizzie marchait avec assurance au milieu du trottoir; elle se tenait très droite et les joues lui cuisaient un peu, mais sa surprise s’était tout à fait dissipée.

Elle se disait à elle-même, très posément, qu’elle aurait bien pu deviner que c’était quelque chose de ce genre qui allait arriver. Une petite fille qui rêve de contes de fées ne se donne guère la peine de calculer exactement comment et quand le miracle va, pour elle, survenir; et elle n’avait pas tenté de se figurer ces détails d’une façon précise. Mais le miracle était là; il n’était pas encore arrivé à vrai dire, mais il était presque à la portée de la main, tangible, immanquable. L’oncle Jim, qui ne croyait pas aux fées, en répondait.

Il lui parut plus proche et plus certain encore quand elle fut rentrée dans la petite maison de Faith Street où la plate-forme neuve, poussée dans un coin, semblait attendre. La chambre n’était éclairée que par la lumière incertaine qui venait de la rue, et il n’y avait pas de glace; mais Lizzie traîna le carré de planches au milieu de la pièce, et de là, tournée vers la fenêtre, elle esquissa quelques saluts gracieux et peupla l’obscurité de ses sourires.

Ce n’était toujours que Faith Street: on entendait par intervalles un bruit de querelles lointaines, le cri d’un enfant, les plaintes d’un ivrogne, qui, poussé au dehors, se lamentait et menaçait tour à tour devant sa porte fermée; le silence lui-même était peuplé de modulations vagues, des mille craquements anxieux des fragiles maisons de pauvres, et la faible clarté de la rue n’éclairait que les murs écaillés, des fenêtres borgnes, l’étroite chaussée jonchée de détritus; mais Lizzie pouvait maintenant contempler tout cela avec sérénité. Elle n’en voulait plus à personne, elle songeait déjà à l’heure présente avec une sorte d’attendrissement anticipé, et n’éprouvait qu’une immense pitié pour tous ceux qui n’avaient rien à attendre.

Elle se répéta doucement: «Dans quinze jours!» et esquissa un pas plein d’allégresse. Le claquement léger de ses semelles sur le plancher troubla le silence de la nuit et elle s’arrêta court, ayant cru entendre quelqu’un remuer en haut. La seule idée que Mr. Blakeston père était peut-être rentré et pouvait être dérangé dans son sommeil glaça son enthousiasme. Elle sortit, referma la porte avec précaution, et retira ses chaussures avant de monter l’escalier.

Cette quinzaine ne lui parut pas très longue. Elle avait attendu si longtemps que deux semaines de plus ou de moins n’avaient vraiment pas grande importance, et ces deux semaines étaient différentes de toutes celles qui les avaient précédées. Il ne s’agissait plus de songes creux ni d’espérances improbables. L’événement merveilleux qui devait inaugurer l’ère nouvelle avait pris forme, une forme vraisemblablement et indiscutablement réelle. Ce n’était plus qu’une date sur le calendrier, une date soulignée à l’encre, que rien ne pouvait empêcher d’arriver.

Et puis Lizzie était bien trop occupée pour être impatiente.

Il fallait d’abord choisir l’air de danse, l’air irrésistible qui devait assurer le triomphe; il fallait en copier la musique sur du papier soigneusement rayé pour l’orchestre du «Paragon». C’était long, on devait s’appliquer terriblement, éviter les pâtés, ne pas se tromper de ligne, et l’ouvrage fait, enlever avec une gomme les traces de doigts. Et avec tout cela il fallait encore trouver le temps de travailler plus que jamais, d’apprendre par cœur toutes les nuances du morceau, d’en donner à l’exécution le «fini» brillant et sûr qui devait trancher sur la médiocrité des exhibitions rivales. Les heures d’atelier ne s’écoulaient qu’avec une lenteur fastidieuse, mais les soirées passaient dans la fièvre.

Ce ne fut que dans le courant de la dernière semaine que Lizzie s’avisa qu’il était une question capitale qu’on avait jusque-là négligée: le costume. Elle y songea pour la première fois un matin en s’habillant, récapitula mentalement le contenu de sa garde-robe et s’abandonna au plus complet désespoir. L’insuffisance de son trousseau était si évidente qu’il semblait impossible d’arriver à une solution satisfaisante. Elle agita le problème toute la journée et décida qu’il faudrait recourir à des emprunts: une camarade de l’usine avait un chapeau orné de plumes jaunes qu’elle consentirait peut-être à prêter, une autre possédait une robe de satin noir d’une grande beauté.