Comme Lizzie ne paraissait pas convaincue, il continua d’une voix persuasive:

—Voyez-vous, petite, ce que vous voulez montrer, c’est quelque chose de distingué. Pas un numéro de danseuse nègre, avec des robes à paillettes, des coups de rein et des hurlements. Non, rien que la plate-forme, l’orchestre qui jouera un air, et vous. Vous avez des dispositions, et je vous ai montré du mieux que j’ai pu.

L’oncle sembla se débattre avec son vocabulaire, plein d’un grand désir d’exprimer sa pensée, il déploya les psaumes et devint solennel.

—De la danse comme ça, petite, ça n’est pas tout le monde qui peut la comprendre! Mais ça vaut mieux, c’est décent, et c’est distingué. D’abord, s’il s’agissait de faire des singeries sur la scène, vous ne sauriez pas: ça n’est pas dans la famille. Au lieu de ça vous allez leur montrer ce que vous savez faire: du travail propre et joli, et ceux qui n’y verront rien, c’est tant pis pour eux. Mais il ne faut pas oublier une chose, petite! C’est que si vous voulez avoir les deux livres, et peut-être quelque chose avec, il faut leur montrer de la danse pour de vrai, et pas des singeries!

Lizzie hocha la tête, sérieuse: elle avait compris. Mais ces conseils étaient superflus, elle avait une mission, qui n’était certes pas de faire des grimaces et des cabrioles. L’oncle lui-même ne considérait l’épreuve de samedi que comme une occasion heureuse dont il fallait essayer de profiter. Elle, Lizzie, en savait davantage. A partir de samedi tout allait changer, l’horloge du temps allait s’arrêter une seconde et repartir, allègre, pour battre la cadence heureuse des jours nouveaux; c’était un miracle authentique, révélé à elle seule, qui venait en secret et dont il faudrait se réjouir en cachette: la réalisation d’une promesse faite il y avait longtemps, longtemps, à une petite fille sage qui avait patiemment attendu.

C’était l’impression qui la dominait encore quand elle fit son entrée sur la scène du «Paragon», le sentiment confus qu’elle avait attendu toute sa vie, au long des interminables années grises, et que le moyen était enfin venu. Elle n’avait aucun doute sur le résultat: en un quart d’heure passé dans la coulisse elle venait de voir défiler sur les planches une douzaine de concurrentes dont les romances nasillées plaintivement ou les monologues éventés n’avaient suscité qu’une hilarité peu flatteuse ou des murmures impatients. Il n’y avait eu qu’un succès: un menuisier qui jonglait avec ses outils, mais Lizzie n’avait pas peur.

Quand son tour fut venu, elle attendit qu’un domestique en livrée chamarrée eût traîné sa plate-forme au milieu de la scène; puis elle fit son entrée à pas rapides, affairée et digne, s’assura que le carré de planches était posé bien d’aplomb, et s’y campa. Elle s’aperçut alors que son entrée avait été accueillie par une grande clameur, une clameur née quelque part au fond de la salle béante, qui venait franchir la rampe comme une avalanche de bruit.

Toutes les amies de la corderie étaient là-haut, dans la galerie à six pence: le bar était déserté, celles qui n’avaient pu trouver de sièges s’entassaient autour des balustrades, et elles criaient toutes à tue-tête: «Lizzie! Ohé, Lizzie! Hooray!» Les spectateurs des autres places commencèrent à appeler aussi: «Lizzie! Ohé, Lizzie!» au milieu des rires. L’orchestre étonné ne jouait pas encore. Lizzie restait immobile sur sa plate-forme, impatientée et presque en colère. Mais l’occasion était si solennelle qu’elle ne pouvait pas se contenir et attendre encore un peu.

Peut-être était-ce la fragilité de sa silhouette, du corps menu, seul au milieu de la scène; peut-être l’humilité naïve du costume, du jupon court à fleurs, du corsage pauvre aux manches relevées; ou bien encore était-ce la simplicité enfantine de sa figure blanche sous les cheveux légers, son air solennel d’attente... Mais Lizzie, toujours immobile, figée et digne sous les appels familiers, avait quelque chose d’étrangement pathétique.

L’orchestre attaqua un air de danse, et l’auditoire, amusé et sympathique, se tut tout à fait en voyant que la petite poupée s’était mise à danser.