Après? Eh bien, après il y eut la délibération du Jury; la proclamation du résultat, accueillie par de nouveaux cris d’enthousiasme de la galerie; et on amena Lizzie au milieu de la scène pour lui remettre deux souverains neufs dans une petite bourse de peluche bleue. Après il y eut toutes les amies qui attendaient à la porte, débordant d’une affection jusque-là insoupçonnée et de félicitations suraiguës; et il y eut l’oncle Jim, souriant et supérieur, qui demanda à voir les souverains, et méfiant, les fit sonner sur le trottoir.

Mais au milieu de tout cela, Lizzie ne pouvait se défaire d’une inexplicable angoisse et elle se répétait doucement à elle-même tout le long de Mile End Road, que c’était trop court et que cela ne pouvait pas compter. Comment? C’était déjà fini? Les figures familières, les voix connues, le décor de chaque jour, rien de tout cela n’avait changé; tout était comme auparavant, et voilà que Faith Street s’ouvrait de nouveau devant elle, étroite et sombre, ramassant entre ses murailles souillées l’air étouffant du soir, tous ses relents pauvres, et la tristesse de la nuit.

Quand Lizzie s’éveilla, elle eut tout de suite conscience du grand calme qui régnait à la fois dans la maison et au dehors; le silence de la rue n’était troublé que par de vagues bruits domestiques et l’écho lointain d’une voix paresseuse. Elle se frotta les yeux, murmura: «Dimanche» et se renfonça dans l’oreiller. Un peu plus tard, elle rouvrit les yeux sans bouger, et tout ce qui s’était passé la veille lui revint à la mémoire par images successives. Elle se souvint des deux souverains qu’elle avait confiés à l’oncle Jim pour plus de sûreté, et l’importance de la somme lui fit chaud au cœur. Après quelques instants de réflexion, elle se dit que le mal qu’elle s’était donné valait vraiment bien cela; et après quelques instants encore, elle se trouva assise dans son lit, les genoux sous le menton, tremblant d’indignation.

Pour deux livres, quarante shillings, deux petites pièces d’or, qui ne lui serviraient à rien, elle avait vendu son avenir! Voilà ce qu’elle avait fait. Elle s’était perfectionnée dans un art d’agrément à force de labeur et de persévérance; elle avait acquis un talent, un talent rare, qui lui avait coûté de longs efforts et avait par conséquent beaucoup de valeur; une grande espérance, l’espérance de jours meilleurs, d’une vie différente, de la revanche qui devait tôt ou tard venir, l’avait pénétrée, accompagnée partout et toujours, lui avait fait supporter les injustices des hommes et du sort, les longues heures d’atelier, les souliers percés, la margarine rance, les chapeaux sans plumes, et bien d’autres choses: et puis les événements avaient suivi leur cours, le jour de l’apothéose était venu, et voilà que tout était fini! De tout ce que lui avait promis sa juste espérance, il ne restait qu’une bourse de peluche bleue qui contenait deux souverains; rien n’était changé; la vie allait reprendre comme autrefois, avec cette différence qu’elle n’avait plus rien à attendre.

Elle ne comprenait pas bien ce qui s’était passé. Elle ne savait pas à qui s’en prendre; mais il y avait eu quelque part une malhonnêteté, un vol; et comme ce qu’on lui avait escroqué était son dû, son unique bien et l’essence de sa vie, l’injustice était si criante et le vol si cruel qu’un Dieu juste n’aurait jamais dû les tolérer.

Lizzie se disait toutes ces choses, assise sur son lit, les bras autour de ses genoux repliés, et une crise de colère impuissante contre l’iniquité des hommes lui fit monter les larmes aux yeux. Le passé étant plein de mélancolie et le présent incertain, elle essaya pour se consoler de se figurer encore une fois le futur sous des couleurs éclatantes: mais après un court effort d’imagination, son pauvre courage s’écroula, et l’idée des longues années à venir la secoua d’un frisson d’horreur. Elles se présentaient comme une longue trame grise, tissée de travail et d’ennui, où la suite interminable des jours traçait le même dessin monotone. Elle pouvait se figurer très exactement ce que serait l’avenir, parce qu’il serait tout pareil à l’autrefois; seulement autrefois, il y avait au bout des longs jours mornes la clarté consolante d’une promesse, la promesse de toutes les choses qui n’étaient pas arrivées... Lizzie se souvint d’avoir lu dans un livre, imprimé en grosses lettres pour les petits enfants, l’histoire d’une fée qui marchait «au milieu d’un nuage doré»; elle ressentit une sorte de vanité amère à songer qu’elle avait, elle aussi, marché dans un nuage doré, éblouie et aveugle; et il ne restait plus du beau nuage que deux fragments dérisoires, enfermés dans une bourse de peluche bleue.

Au milieu de son désespoir, il lui vint à l’idée qu’il y avait, comme chaque dimanche, le marché de Middlesex Street, à quelques minutes de chez elle, et que les deux souverains tant méprisés, employés judicieusement, pouvaient après tout faire bien des choses. Elle se leva, fit sa toilette avec le plus grand soin et descendit. Sa mère lui fit observer que quand on sortait de son lit à cette heure-là, il était absolument futile d’espérer trouver quelque chose à manger. Lizzie sourit avec hauteur, et alla s’asseoir sur le pas de la porte pour attendre l’oncle. Il arriva bientôt, et sur sa demande, lui remit le trésor avec un sourire d’indulgence.

En descendant Mile End Road, Lizzie songeait que c’était quelque chose d’étonnant et de presque tragique, la petitesse du prix en quoi s’était résumé son rêve. Elle tenait là dans sa paume fermée tout ce qui restait d’un monde de mirage, échafaudé lentement et dissipé en un soir; ces deux pièces d’or étaient en quelque sorte des reliques, tout ce qui restait pour prouver aux autres et lui rappeler à elle-même l’existence du bel édifice fauché.

Quand elle arriva à Middlesex Street, elle se souvint tout à coup qu’elle n’avait encore rien mangé, et elle déjeuna sur le champ d’une portion d’anguille à la gelée, de deux glaces et d’une tablette de chocolat; ensuite elle se laissa prendre dans la foule et suivit la rue jusqu’au bout, regardant les étalages.

Elle était encore perplexe quand une poussée subite la projeta vers un coin de trottoir où s’alignaient des paires de chaussures; à vrai dire, elle eût préféré réserver son argent pour des objets moins utiles, mais la voix de la raison se fit entendre, et elle fit l’acquisition d’une paire de souliers jaunes un peu usés, mais pointus à ravir. Refusant l’offre d’un journal pour les emballer, elle alla s’asseoir sur le trottoir dans une petite rue latérale, mit les souliers jaunes et abandonna les vieux. Quand celle eut fait cela, elle se dit qu’elle venait d’être pratique, prévoyante et sage, et elle décida que le prochain achat aurait pour objet un article d’ornement. Après une longue hésitation, elle se décida pour une fourrure. On était en août, mais le marchand dissipa ses derniers doutes en lui assurant que les fourrures vraiment belles se portaient toute l’année. Elle acheta encore un collier de perles, une broche, un nœud de velours rose dont elle orna son chapeau, et un mouchoir de soie safran avec son initiale brodée en bleu. Après cela, elle ne pouvait vraiment plus s’apitoyer sur elle-même; et son souci principal fut de disposer ces divers ornements avec assez d’art pour qu’on pût les voir tous au premier coup d’œil.