Il se tut un instant, et regarda son camarade curieusement.
—Et toi! dit-il, qui devais la voir plus que moi, je parierais bien que tu as été un peu amoureux d’elle dans les temps?
Raquet se tenait courbé vers la table, les coudes sur les genoux, et regardait le fond de son verre. Après quelques instants de silence, il répondit doucement:
—Je ne suis ni marié, ni père de famille, et toutes ces choses qui vous hantent à seize ans, et que les hommes de bon sens oublient ensuite, je ne les ai jamais oubliées.
«Oui, j’ai été amoureux de Liette, comme tu dis. Cela m’est égal qu’on le sache, maintenant. Ce qu’on ne saura jamais, c’est tout ce que cela voulait dire pour moi, et veut encore dire. Je l’ai aimée quand elle n’était qu’une petite fille et que je n’étais qu’un petit garçon et nos parents devaient le deviner et en rire. Je l’ai aimée quand elle est devenue une jeune fille et que j’étais un jeune homme; mais personne n’en a rien su. Et comment je l’ai aimée encore après cela, à travers toutes ces années, jusqu’à sa mort et après sa mort; si j’essayais de le dire, les gens n’y comprendraient rien.
«Un amour d’enfant, ce n’est qu’une plaisanterie, et un amour romanesque de jeune homme ne compte guère plus. Un homme comme les autres passe par là, souffre un peu et vieillit un peu, puis finit par en sourire et entre pour de bon dans la vie. Mais il se trouve des hommes qui ne sont pas tout à fait comme les autres, et qui ne vont pas plus loin. Pour ceux-là, les petites amourettes d’enfance et de jeunesse ne deviennent jamais de ces choses dont on rit; ce sont des images qui restent incrustées dans leurs vies comme des saints dans leurs niches, comme des statues de saints, peintes de couleurs tendres, vers lesquelles on se retourne plus tard, après avoir longé sans rien trouver tout le reste du grand mur triste.
«J’avais toujours aimé Liette de loin, en timide et en sauvage. Quand elle s’est mariée et qu’elle est partie, en somme il n’y a rien eu de changé pour moi. Ma vie ne faisait que commencer, une vie dure: il me fallait lutter et me débattre, et je n’avais guère de temps pour les souvenirs. Puis j’étais encore très jeune et j’attendais de l’avenir toutes sortes de choses merveilleuses... Des années ont passé... J’ai appris sa mort... Encore des années, et voilà que j’ai compris un jour que les choses que j’attendais autrefois ne viendraient jamais; que tout ce que je pouvais espérer, c’était une suite d’autres années toutes pareilles, tristes et dures; une longue bataille terne, sans gloire, sans joie, sans rien de noble ni de doux, tout juste du pain, et que j’avais laissé dans la bagarre tout ce qu’il y avait de jeune en moi, presque tout ce qu’il y avait de vivant.
«J’ai senti que je n’aimerais plus jamais. Il ne me restait qu’un pauvre cœur à la mesure de ma vie, qui se fermait encore un peu plus chaque jour. Les grands sentiments, les grands mots, comme tu dis, toutes ces choses que tant d’hommes laissent mourir sans un regret, j’ai senti qu’elles m’échappaient aussi et c’est cela qui a été le plus terrible. Je me souvenais de ce que j’avais été, de ce que j’avais désiré, de ce que j’avais cru, et de songer que tout cela était fini et que bientôt je ne pourrais peut-être même plus m’en souvenir, c’était comme une première mort hideuse, longtemps avant la seconde mort. J’ai senti que je n’aimerais plus jamais...
«C’est alors que le souvenir de Liette m’est revenu; de Liette toute petite avec son chapeau de paille qui lui mettait de l’ombre sur les yeux; avec ses manières de souveraine tendre, jouant avec nous sur cette pelouse; de Liette grandie, femme, pleine de grâce douce, et conservant ce je ne sais quoi qui montrait qu’elle avait toujours son cœur d’enfant. Et je me suis dit que j’avais aimé au moins une fois, et longtemps, et que tant que je pourrais me rappeler cela, il me resterait quelque chose.
«Elle m’appartenait autant qu’à n’importe quel autre, puisqu’elle était morte! Et je suis revenu sur mes pas, j’ai retracé le chemin de l’autrefois et ramassé tous les souvenirs qui fuyaient déjà, tous mes souvenirs d’elle—mille petites choses qui feraient rire les gens, si j’en parlais—et je les passe en revue tous les soirs, quand je suis seul, de peur de rien oublier. Je me souviens presque de chaque geste et de chaque mot d’elle, du contact de sa main, de ses cheveux qu’un coup de vent m’avait rabattus sur la figure, de cette fois où nous nous sommes regardés longtemps, de cet autre jour où nous étions seuls et où nous nous sommes raconté des histoires; de sa présence tout contre moi, et du son mystérieux de sa petite voix.