Au coin du quai, il y avait un public-house dont les fenêtres étaient encore éclairées; quand elle se fut assurée qu’il n’y avait plus personne dehors, elle passa vite et sans faire de bruit et franchit la passerelle en courant.
L’eau était parfaitement calme et pourtant le ponton se balançait doucement, en oscillations paresseuses, comme bercé par le remous de quelque chose qui venait de passer. De l’autre côté, c’était la double obscurité de l’eau noire et des murailles sombres des entrepôts; çà et là les lumières de quelques vapeurs immobiles se reflétaient dans le fleuve en longues traînées vacillantes; le sifflement lointain d’un remorqueur s’étouffant dans la nuit; les bruits divers de la cité arrivant par intervalles en échos confus, et c’était tout. Ce ponton qui oscillait doucement sur l’eau sombre avait des airs d’asile, et sa solitude recueillie semblait en vérité une promesse de la paix définitive.
Lizzie arriva là en courant, vit les lumières miroitant dans l’eau, presque sous ses pieds, et s’arrêta. Elle savait qu’à gauche, très loin c’était la mer, et de l’autre côté Londres, et elle fut contente de voir que la marée descendait. Elle songea quelle chose vaste et mystérieuse c’était qu’une rivière, qui traversait d’un bout à l’autre les villes des hommes en poursuivant au milieu d’eux sa vie à elle, que rien n’avait pu changer. Combien en avait-elle déjà porté dans ses eaux troubles et roulé sur ses bancs de vase, de ces choses semblables à ce que la petite Lizzie allait devenir? Pauvres filles qui avaient été poussées au dernier refuge pour avoir cru que l’honneur ou l’amour étaient des choses d’importance; vieilles gens qui avaient trop longuement et trop durement vécu et ne se sentaient pas la force d’attendre davantage; faillis, vaincus et délaissés, ils étaient venus à elle, et ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient, comme elle allait le trouver à son tour.
Elle fit deux pas vers le bord et s’arrêta encore une fois. Elle n’avait pas peur de la mort, Lizzie; seulement... elle avait grand peur de l’eau noire, et elle recula lentement jusqu’au milieu du ponton et s’efforça de se rappeler son grand chagrin afin de s’exalter un peu.
Il vint tout à coup, avec son cortège de désillusions, d’iniquités et d’intolérables ennuis. De toutes celles qui avaient cherché un asile dans l’eau profonde, il n’en était certes pas qui eût pu avoir d’aussi justes raisons que Lizzie! La belle affaire d’avoir été trahie ou délaissée! La grosse douleur de n’avoir pas de quoi manger! Elle! On lui avait volé son espoir: des puissances occultes et malfaisantes lui avaient suggéré un rêve obscur, l’avaient nourri, attisé, fait croître d’un jour à l’autre, pour l’escamoter soudain d’une façon incompréhensible et cruelle! Il ne restait plus qu’une grande détresse, l’avenir interminable et vague, le travail fastidieux... Et les deux souverains déjà dépensés!
Quand elle eut songé à tout cela, Lizzie se couvrit les yeux de ses mains, marcha droit devant elle, sentit le sol manquer sous ses pieds, et se laissa aller en frissonnant...
Au rez-de-chaussée de la maison de Faith Street, le conseil de famille était rassemblé. Mr. Blakeston père regarda la montre de son beau-frère, et dit avec amertume:
—Voilà ce que c’est quand on leur laisse quarante sous à ces petites! Ça passe ses soirées dehors à les dépenser comme des sottes!
Sa femme ajouta:
—Et ce que ça se monte la tête! Vous avez vu cette histoire qu’elle a faite hier, disant qu’elle ne voulait plus travailler!