—Tenez, son père, fit Maria, voilà les cordeaux!
Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivière gelée.
—Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il et la neige a fondu; mais nous devons être bons pour traverser pareil. Marche, Charles-Eugène!
Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en alla tout droit. Les ornières permanentes de l'hiver avaient disparu; les jeunes sapins plantés de distance en distance qui avaient marqué le chemin étaient presque tous tombés et gisaient dans la neige mi-fondue; en passant près de l'île, la glace craqua deux fois, mais sans fléchir. Charles-Eugène trottait allègrement vers la maison de Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant, lorsque le traîneau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute, il dut ralentir à cause de la mince couche d'eau qui s'étendait là et détrempait la neige. Lentement ils approchèrent de la rive; il ne restait plus que trente pieds à franchir quand la glace commença à craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval.
Le père Chapdelaine s'était mis debout, bien réveillé cette fois, les yeux vifs et résolus sous son casque de fourrure.
—Charles-Eugène, marche! Marche donc! cria-t-il de sa grande voix rude.
Le vieux cheval planta dans la neige semi-liquide les crampons de ses sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de collier. Au moment où ils atterrissaient, une plaque de glace vira un peu sous les patins du traîneau et s'enfonça, laissant à sa place un trou d'eau claire.
Samuel Chapdelaine se retourna.
—Nous serons les derniers à traverser, cette saison, dit-il.
Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la côte.